Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/"Accrochages" ou la création vaudoise en 2016

Crédits: DR

C'est la quatorzième fois. Depuis 2003, le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne propose en début d'année son «Accrochage». Il s'agit de mettre en valeur des artistes de la région, originaires de la région ou travaillant dans la région. Pas de limite d'âge, apparemment. Karim Noureldin, qui vient d'avoir sa grande exposition au Centre d'art contemporain d'Yverdon, a 48 ans. Un véritable vieillard dans ce genre de manifestations, ordinairement avides de sang frais, comme les vampires. 

Tout le monde peut postuler. Ce n'est pas comme pour les «ReGénération» de l'Elysée, où la pré-sélection est faite par les écoles. Il ne s'agit pas pour autant d'une «Weihnachtsausstellung» à la suisse-allemande, où chacun a le droit d'exposer. Un jury effectue ici le tri. C'était du reste la voie adoptée sous Patrice Mugny à Genève, quand le Rath accueillait tous les deux ans la jeune création locale. On sait que l'expérience n'a pas été poursuivie par le magistrat actuel, après une dernière session hyper-démocratique orchestrée par Fabrice Gygi. Le plasticien avait accordé une place d'office aux premiers inscrits. Et c'était plutôt pas mal!

Vingt-huit sélectionnés 

Bref. Le Palais de Rumine accueille vingt-huit artistes, triés avec art et diplomatie. Nous ne sommes pas aux Oscars ou dans l'Angoulême de la BD. Il n'y a donc ni sexisme, ni ségrégation. Les femmes sont à peu près aussi nombreuses que les hommes. Il y a juste pour les générations que cela coince un peu. La plupart des exposant(e)s (moi aussi, je peux faire du politiquement correct!) sont nés entre 1980 et 1990. Il faut dire que la manifestation, complétée par un Prix culturel Manor et le Prix du Jury de l'année précédente (1), tient avant tout à donner l'idée d'un renouvellement des cadres, même si plus aucun tableau actuel s'en voit encore doté (2). 

A quoi ressemble l'édition 2016? A toutes les autres, et c'est bien là le problème. Le visiteur retrouvera l'habituel cocktail d'avant-gardes défraîchies et traditions revivifiées. Il y a un chouïa d'installations, un brin de vidéo, un zeste de peinture et bien entendu de la photo. Ce qui domine cependant, cette fois, c'est le papier, très à la mode. La première salle s'en voit remplie. Il y a d'excellentes choses. Je pense aux linogravures de Frédéric Cordier, qui vit à Québec, comme aux vastes fusains, aux tonalités fantastiques, de Natacha Anders. C'est là que se trouve le Karim Noureldine, qui fait s'entrecroiser des obliques roses. C'est ici aussi qu'on peut détailler les «Buzzy» de Nathalie Perrin. Avec une horreur du vide rappelant les artistes bruts, la Lausannoise comble ses feuilles de listes. Tout y passe, des chants de «L’Iliade» aux titres des «James Bond». La lecture prend juste un peu de temps.

Le ficus et le plexiglas 

La seconde salle, la plus vaste, va bien sûr aux installations. Il y a là à boire et à manger, pour autant qu'on ait soif ou faim. L'ennui avec le genre, c'est qu'il donne aujourd'hui vite l’impression du déjà-vu. Dans un domaine où il importe d'innover, il y aura bientôt cent ans que la messe est dite. Je me souviens ainsi d'une exposition récente où un texte, à l'entrée, s'indignait du fait que «toutes nos bonnes idées ont été volées par nos ancêtres.» Reste qu'un ficus sur lequel repose lourdement une vitre de plexiglas, comme l'imagine Anaïs Defago, c'est tout de même pauvre comme concept. Heureusement que Virginie Rebetez rehausse le niveau. «Under Cover» revivifie Christo en proposant les photos de cinq objets mystérieux drapés dans des tissus colorés, puis ficelés. C'est vraiment très beau. Si je fréquentais Facebook, je dirais j'aime, j'aime, j'aime. 

La suite comprend un peu de tout. Il faut juste tâcher de ne pas se prendre les pieds dans la saucisse de terre compressée de Tarik Hayward, d'autant plus que cette chose aux apparences fécales a remporté le Prix du Jury. Il y a là aussi de réjouissantes peintures de Vincent Kohler, montrant des bouts de santiags (de bottes, si vous préférez). Il se projette aussi la vidéo d'Anne Rochat. Elle tient autant de la performance pour le spectateur que pour l'artiste. La voir nager cinquante et une minutes peut sembler long dans une vie, surtout à partir d'un certain âge.

Hommage à Galilée

Cette partie se termine avec le Prix du Jury 2014, donné à Anne Hildbrand. La dame propose une vaste installation, modestement intitulée «E pur si muove» en hommage à Galilée. C'est tout blanc, avec des néons posés presque à la hauteur du sol. Des formes se meuvent au plafond, comme les mobiles de Tinguely des années 1950. Ce sont paraît-il des écrans vides en attente d'images. Celles-ci se trouvent en fait dans le livre édité pour l'occasion. Comme aurait dit ma grand-mère, «il y a de l'idée». Les portes sont ensuite closes. Comme pour Penone, le Musée cantonal des beaux-arts n'utilise que la moitié de ses espaces. Et moi qui croyais qu'il avait besoin de s'agrandir! 

L'exposition s'accompagne d'une chose d'Annaïk Lou Pitteloud. Le Prix Manor. Vous verrez ce que j'en pense un article plus bas dans le déroulé de ce blog. 

(1) Anne Hildbrand est cependant le Prix du Jury 2014.
(2) De cadre, donc.

Pratique 

«Accrochage (Vaud 2016)», Musée cantonal des beaux-arts, Palais de Rumine, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 6 mars. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert mardi, mercredi et vendredi de 11h à 16h, jeudi de 11h à 20h, samedi et dimanche de 11h à 17h. 

Photo: L'affiche très bleue de la manifestation.

Prochaine chronique le mercredi 27 janvier. Le 1er septembre 1715 mourait Louis XIV. Versailles en fait une grande exposition baroque.

 

 

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