Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/A 40 ans, la Collection de l'art brut se penche sur ses origines

Crédits: Christophe Bot/Keystone

Je m'en souviens comme si c'était hier. J'avais rendez-vous dans une belle demeure lausannoise, qui gardait des restes de splendeur dans un environnement urbain dégradé. On ne peut pas dire que le Palais de Beaulieu soit un cadeau comme voisin. Mais après tout, il y avait déjà longtemps que ce domaine, qui devait ressembler à l'actuel Elysée, s'est vu morcelé à la manière des Délices genevois. La ville ronge ce qui l'entoure à la manière d'un cancer. 

La personne qui m'attendait se nommait Michel Thévoz. Une grosse pointure intellectuelle. L'homme m'a confirmé qu'un musée allait ouvrir là, début 1976. Il abriterait un ensemble donné à la Ville de Lausanne par Jean Dubuffet. Dubuffet, je connaissais tout de même. Il ne s'agissait cependant pas de ses œuvres, déjà très cotées, mais de celles qu'il avait collectionnées depuis la fin des années 1940. Le peintre, qui avait opéré son retour artistique en 1943, après vingt ans passés dans le commerce de vins, se passionnait pour les marges. Il déclarait volontiers que la production des malades mentaux dépassait en intérêt celle des artistes formés par des écoles. La culture était le mal à extirper. Il fallait une innocence que lui-même avait bien de la peine à retrouver pour son propre travail.

Un intérieur sombre brun chocolat

J'étais le premier a avoir appris la chose. J'étais jeune et innocent. Je n'avais pas compris que je tenais cette chose absurde nommée le «scoop». L'article a tout de même paru, et vite. Le 26 février 2016, la Collection de l'art brut a ouvert au 11, avenue des Bergières, qu'on aurait désormais ou appeler les Folies-Bergières. Bernard Vouga et Jean de Martini, les architectes choisis, avaient éventré la grange de la maison. L'intérieur, avec grand escalier, était maintenant couleur chocolat (à 99% de cacao). Cette atmosphère sombre, lourde (alors que le «white cube» triomphait partout) magnifiait la création des stars de l'art brut que devenaient Aloïse ou Wölfli. C'est étrange ce que le blanc hôpital sied mal à des gens ayant pourtant passé leur vie dans un environnement psychiatrique... 

Aujourd'hui, le musée, agrandi par grignotage du château de Beaulieu, célèbre donc ses 40 ans. Il le fait intelligemment avec «L'art brut de Jean Dubuffet, Aux origines de la collection», alors que l'institution forme LA référence en la matière depuis des décennies. Comment tout a-t-il commencé? Eh bien, tout a débuté en Suisse à l'été 1945, par une sorte de voyage initiatique. Dubuffet, devenu un peintre connu à Paris, parcourt alors le pays à la recherche de peintures et d'objets échappant à toute règle artistique. La moisson se révèle fabuleuse. A Genève, via Bel-Air (encore considéré comme une maison de fous), le Français bénéficie de l'apport du "psy" Charles Ladame. Dubuffet parcourt aussi la Waldau, dans le canton de Berne, ou à Cery, en pays de Vaud. Il n'y a qu'à ramasser, ou plutôt à se faire donner. Les psychotropes n'y ont pas encore assagi les patients.

Une histoire chaotique 

Dubuffet veut montrer ses trouvailles dans un domaine dont il se croit devenu le pape, un peu comme André Breton reste celui du surréalisme. Il s'agit pour lui d'inclure, mais aussi d'exclure. Les dessins d'enfants, la peinture naïve, les traditions populaires (présents dans l'exposition actuelle) se voient peu à peu éliminés. Ne reste que le cœur, autrement dit la production des malades ou des exclus de la société. C'est ainsi que le peintre peut proposer vers 1949-1950 quelques expositions et les premiers «cahiers» dans le sous-sol de la galerie René Droin, tout de même installée place Vendôme. Dubuffet n'en est pas une contradiction près. 

En 1951, l'homme dissout sa Compagnie de l'art brut. Le trésor de guerre part pour les Etats-Unis. Etabli dès 1955 à Vence, endroit snob s'il en est, il rachète et revend d'autres pièces brutes avec un galeriste local. Il finit par se brouiller avec lui. La vie de Dubuffet est émaillée de disputes, entraînant en général des ruptures définitives. Le peintre arrivera même, chez Beyeler, à rompre avec le paisible Jean Planque. En 1961, il remet la main sur sa collection, fonde une Compagnie bis et se remet à prospecter frénétiquement. Trois mille nouvelles pièces entrent alors dans son fonds. Reste à trouver un abri pour le tout. Difficile, avec un personnage au caractère si difficile. Lausanne sera un dernier recours. Le bon. La collection n'a cessé de s'enrichir après 1976, et même après la mort de Dubuffet en 1985. Fin de cette sorte de préhistoire aujourd'hui présentée au musée, placé sous la houlette de Sarah Lombardi depuis 2013 après un interrègne de Lucienne Peiry.

Quid aujourd'hui? 

Cette plongée didactique dans un passé récent n'empêche pas les questions. L'art brut est aujourd'hui non seulement un objet de musée, mais de collection. D'où tout un marché juteux. Celui-ci comporte en plus des œuvres historiques une production récente. Or qui, de nos jours, où chacun se doit d'être connecté 23 heures 59 sur 24, crée encore selon les règles établies par Jean Dubuffet, même avec les critères assouplis de sa «neuve invention»? C'est là tout le débat, comme pour l'art tribal africain ou la peinture aborigène. La Collection de l'art brut se doit pourtant d'accueillir de nouveaux auteurs, afin de ne pas se fossiliser. Aujourd'hui, ce sont des créateurs qui donnent eux-mêmes des pièces certifiées conformes, comme Michel Nedjar ou ce Guy Brunet qui a exécuté une grande œuvre spécialement pour marquer les 40 ans de l'institution... Les temps changent.

Pratique

«L'art brut de Jean Dubuffet, Aux origines de la collection», Collection de l'art brut, 11, avenue des Bergières, Lausanne, jusqu'au 28 août. Tél. 021 315 25 70, site www.artbrut.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le musée monte en parallèle, jusqu'au 13 novembre, l'exposition "People".

Photo (Christophe Bot/Keystone): La grande pièce créée par Guy Brunet spécialement pour les 40 ans du musée. Où a passé l'innocence d'antan?

Texte intercalaire. La suite immédiatement plus bas avec les "People" de l'art brut.

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