Laura Rachel Dubos2

Art et actualité

Laura Rachel Dubos pense et explore au quotidien des stratégies de marketing digital et de communication qu'elle associe à une forte sensibilité en direction artistique. Fille d'artistes, nourrie dès ses plus jeunes années par la mythologie antique et les magnétiques anecdotes des artistes modernes, son lien éperdu avec l'histoire de l'art n'a cessé de se cristalliser en une pléiade d'explorations littéraires et muséales.

Diplômée en histoire de l’art auprès du prestigieux Sotheby’s Institute of Art, formée par un historien de l’art des Tate Galleries et du Art Institute of Chicago, les concepts clés et la philosophie de l’art composent les gammes de son violon d’Ingres.

Elle dévoile pour Bilan, sous un vernis parfois délusoire, les énigmes déguisées et stupéfiantes des grandes oeuvres d'art à travers le prisme d'une incandescante actualité politique, économique ou sociale.

Le fléau pandémique à travers le prisme de l’art

La pandémie de Covid-19 a entamé depuis le début de l'année une fulgurante progression à travers le monde. Cette crise sanitaire nous évoque l'art du peintre Pieter Brueghel l'Ancien, intitulée Le Triomphe de la Mort, et datée de 1562. Décryptage d'un tableau allégorique qui met en scène une dantesque abondance de scénarios macabres et fantastiques.

Crédits: Par Pieter Brueghel l'Ancien — Museo del Prado, Domaine public

Notre monde fait face, depuis de longs mois, à une crise sanitaire sans précédent. Surpris à l’aube de l’année 2020 par un virus timidement détecté l’année passée en Chine, nous observons depuis sa fulgurante expansion et un bilan de victimes désastreux qui n’a de cesse de s’alourdir.

Quelques siècles plus tôt, au milieu du XIVe, la grande épidémie de peste médiévale — plus connue sous le nom de «peste noire» — emporte avec elle près de la moitié de la population européenne en cinq années. Plusieurs vagues de contamination successives s’étendent à travers l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe avec des conséquences terrifiantes sur le paysage occidental et oriental. Nations effondrées, générations disséminées, villes et villages dépeuplés, terres abandonnées… Pays et continents sortent meurtris de cette lourde épreuve épidémique que les artistes, sismographes les plus sensibles de leur époque, retranscrivent avec une puissance inégalée sur leurs toiles. Des âmes brisées par l’ampleur de ces événements émerge une fascination nouvelle pour des thématiques macabres qui brouillent la frontière entre le réel et le surréaliste.

Lumière sur Le Triomphe de la Mort de Pieter Bruegel l’Ancien

Le fléau qui sévit actuellement dans notre monde nous rappelle l’œuvre poignante de virtuosité et de détails du grand peintre flamand Pieter Bruegel l’Ancien, Le Triomphe de la Mort. Datée de 1562 et exposée au Musée du Prado, à Madrid, cette huile sur bois de 117 x 162 cm est un vif témoignage d’une époque ponctuée et tourmentée par les épidémies et les conflits. Leurs ravages sur les corps et les esprits sont incarnés avec un réalisme et une émotion exacerbés dans cette œuvre cathartique de génie. Mourants, malades et défunts se succèdent dans un paysage apocalyptique et sont autant de vestiges d’une époque si lointaine et soudain si proche de nous, nous rappelant avec humilité à la dureté du monde et à fragilité de l’existence.

Orfèvre pictural à l’œuvre foisonnante et prolifique, Pieter Bruegel l’Ancien est né au XVIe siècle à Breda, dans des Flandres meurtries par une succession de conflits religieux, politiques et sociaux. Bien qu’une nébuleuse de mystères entoure sa brève carrière, sa vie aux Pays-Bas et en Belgique, influencée par ses pérégrinations en Italie, son intérêt pour les fêtes villageoises et les mœurs rustiques, son talent d’observateur aigu, son tempérament humoristique et son faible pour les chefs-d’œuvre du grand Jheronimus Bosch ne font nul doute.

Inspiré de la danse de la mort, un thème récurent de la littérature médiévale, Le Triomphe de la Mort représente une scène apocalyptique réunissant les morts et les vivants dans le paysage d’une ultime bataille. Il se caractérise par une savante combinaison entre la morbilité du sujet, une forte charge émotionnelle, un sens du détail irrévocable et un réalisme cauchemardesque.

Plongée dans un storytelling cinématographique

La première impression face à cette scène de guerre « bruyante » est celle d’un chaos imperceptible. Une foule de détails insolites assaillit notre regard au sein de ce paysage vibrant et inquiétant. Tout d’abord égarés, nous sommes forcés de scruter chaque plan et ses multiples sujets, chacun ayant sa propre signification, aucun ne devant nous échapper. Le grand format horizontal du tableau nous plonge dans une expérience panoramique immersive. Cependant, dès lors que notre œil s’approprie la scène nous nous retrouvons soudain guidés par une construction de l’espace méthodique et finement élaborée. Pieter Bruegel, ingénieux maître de la composition, scinde son oeuvre en trois parties distinctes dignes d’un storytelling cinématographique.

Dans un premier plan se déroulent des affronts empreints de violence. Les squelettes capturent, attaquent et raillent des hommes et des femmes, adultes et enfants, issus de toutes les strates sociales : empereurs, cardinaux, soldats, paysans, nobles. Les animaux, chiens, oiseaux ou chevaux, n’échappent pas au massacre. Au centre de ce premier plan, la mort chevauchant sa monture et munie d’une faux — symbolique du folklore anglo-saxon — fauche les êtres comme les blés sur son passage. Les derniers survivants sont guidés sans espoir de salut vers l’entrée béante d’un cercueil de bois.

Le deuxième plan semble annoncer la suite de l’histoire. Les campagnes ravagées et désertées sont hantées de cadavres et n’accueillent plus qu’un étrange bestiaire d’animaux imaginaires. Les flammes rougeâtres des bâtisses en feu, encerclées de scènes de pillage et de torture, illuminent l’horizon. Une foule lutte dans un dernier effort désespéré. Aucun être ne peut échapper à un destin inéluctable qui semble l’assaillir de tous bords. Toute la vision pessimiste et réaliste de Pieter Bruegel atteint son apogée. Comble de l’ironie, les squelettes sonnent le glas de la mort. Ils annoncent leur propre venue et la destruction de l’humanité avec une teinte d’humour très caractéristique du peintre hollandais. Ils semblent par ailleurs s’occuper de tout, de la coupe des arbres pour la confection des cercueils à l’excavation des tombes.

Le troisième plan représente une terre et une mer désertées, annonciatrices de l’inévitable sort de ce duel tragique entre la vie et la mort. Cependant, l’œil qui effectue sa lecture en partant de l’angle supérieur gauche à l'angle supérieur droit glisse d’un ciel embrasé vers un horizon aux teintes plus limpides et bleutées. Pouvons-nous ici apercevoir une lueur d’espoir ?

Les hommes, tous égaux et responsables face au fléau pandémique

De chaque crise et de chaque fléau, nous devons tirer un enseignement révélateur et constructif quant aux dérives de notre époque. Tous les artistes exercent un regard critique subjectif et conscient sur le monde qui les entoure. Cependant, bien rares sont ceux qui s’adonnent à cet art avec autant de hardiesse et de dextérité que Pieter Bruegel. Humaniste émérite et intellectuel averti de son temps, le peintre délivre à travers son tableau une leçon universelle et intemporelle d’humilité.

De tout temps l’homme s’est senti animé de droits et de forces inébranlables. Pieter Bruegel nous rappelle à une réalité fondamentale à laquelle personne n’échappe, à la fugacité du temps et de l'existence. Peu importe notre statut, notre pouvoir ou nos richesses, nous sommes tous égaux face au destin. Les sabliers et damiers renversés, symboles de vanités et de jeux du hasard, sont autant de motifs renforçant l’allégorie centrale de l’immuable providence humaine.

En parallèle, Pieter Bruegel renverse avec audace la suprématie des sujets bibliques et religieux prédominant à son époque et place l’homme au centre du paysage, comme pour lui remémorer son rôle face aux fléaux dont il est victime. Avec ses tableaux de diableries, il lui rappelle — de façon sourde et implicite — que le diabolique est partout et surtout en chacun d’entre nous. Nous devons considérer notre part de responsabilité dans les événements auxquels nous faisons face.

L’incapacité de certains dirigeants politiques à contrer la crise

Au cœur de l’immense chaos dépeint par Pieter Bruegel notre regard peut être rapidement attiré par un étrange couple d’amoureux qui ignore la tragédie qui se déroule sous ses yeux. Pleinement absorbé par les occupations qui lui paraissent primordiales, ici-même la musique et le chant, il n’a pas conscience du destin qui menace. Presque hors du cadre, loin du tumulte, il se complaît dans une fragile et trompeuse bulle de paix et d’harmonie. Ironique et dérisoire contrepoint au déferlement tragique qui se déroule sur le reste du tableau, cette scène nous rappelle l’inaction avérée de certains grands dirigeants face à la crise sanitaire qui affecte notre monde depuis la fin de l’année passée.

Le champ lexical des institutions sociales dépeintes par Pieter Bruegel délivre un message identique. En dépit des nombreuses croix dressées dans le paysage et de la présence des plus hauts dignitaires royaux et féodaux, aucun pouvoir ni aucune dévotion ne semblent aptes à soutenir l’humanité dans la tragédie qu’elle endure.

Une nature vengeresse, hostile et diabolique

Pieter Bruegel est l’un des premiers artistes à se détacher des représentations dites «cosmiques» et «sublimes» d’une nature grandiose, abondante et fortement idéalisée. Le peintre, avec une précision qui force l’admiration, insuffle une forme de vie à chaque élément végétal de son tableau. La nature, dans une atmosphère onirique propre au grand maître, semble prête à se mouvoir et à se métamorphoser instantanément en une figure humaine. Jusqu’alors victime de fléaux ravageurs, elle s’apprête à se venger de l’action humaine. Les terres sont arides, les eaux stagnent, ses feux dévastent les plaines, les animaux mutent, les arbres avalent les corps des victimes, les ciels se chargent de nuages menaçants.

Cette personnification fantastique de la flore dans l’univers pictural de Pieter Bruegel n’est pas sans nous rappeler les débats climatiques soulevés par la crise du coronavirus. Des théories animistes interprétant la pandémie par le prisme d’une vengeance de la nature à l’urgence du changement climatique, les questions liées à notre responsabilité vis-à-vis d’une nature fragilisée ne datent pas d’hier, mais résonnent aujourd’hui plus fort que jamais.

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