Laura Rachel Dubos2

Art et actualité

Laura Rachel Dubos pense et explore au quotidien des stratégies de marketing digital et de communication qu'elle associe à une forte sensibilité en direction artistique. Fille d'artistes, nourrie dès ses plus jeunes années par la mythologie antique et les magnétiques anecdotes des artistes modernes, son lien éperdu avec l'histoire de l'art n'a cessé de se cristalliser en une pléiade d'explorations littéraires et muséales.

Diplômée en histoire de l’art auprès du prestigieux Sotheby’s Institute of Art, formée par un historien de l’art des Tate Galleries et du Art Institute of Chicago, les concepts clés et la philosophie de l’art composent les gammes de son violon d’Ingres.

Elle dévoile pour Bilan, sous un vernis parfois délusoire, les énigmes déguisées et stupéfiantes des grandes oeuvres d'art à travers le prisme d'une incandescante actualité politique, économique ou sociale.

La Persistance de la Mémoire, l’orfèvre et le temps

La crise de la CoVid, expérience surréaliste d’un temps à l’arrêt que nous fendons à tâtons depuis une année déjà, soulève chez d’éminents acteurs de notre monde des questionnements et réflexions sur l’évolution de notre perception du temps.

Salvador Dali, La Persistance de la Mémoire, 1931, Huile sur toile, MoMA (New York)


Cyrille Vigneron, CEO de Cartier, fin observateur et penseur de son temps — également auteur d’un ouvrage qui associe avec virtuosité ses découvertes et observations sur l’univers nippon — a saisi sa plume pour témoigner, dans un texte éclairé et publié sur LinkedIn, de son regard acéré sur l’actuelle crise de la CoVid et son influence sur les multiples facettes inhérentes au temps.

Cyrille Vigneron. (Cartier)
Cyrille Vigneron. (Cartier)

Épris d’arts et de philosophie, Cyrille Vigneron nous dévoile sa pensée à travers le prisme d’une œuvre incontournable, La Persistance de la Mémoire (autrement connu sous le titre de Montres Molles), peinte par le grand génie Salvador Dalì en 1931.

Lumière sur un entretien fascinant et d’exception avec Cyrille Vigneron, suivi d’une analyse du tableau La Persistance de la Mémoire de Salvador Dalì et d’un parallèle entre cette œuvre et notre perception — paradoxale et changeante — du temps.

En 1931, Salvador Dalì a peint une œuvre incontournable intituléeLa Persistance de la Mémoire. Quand avez-vous découvert ce tableau pour la première fois?

Lorsque j’étais adolescent, à dix-sept ou dix-huit ans, une période à laquelle je m’intéressais déjà tout particulièrement à l’art. Ce fut une superbe découverte. Le côté surréaliste de Salvador Dalì, exceptionnel par son caractère métaphysique et silencieux, m’a immédiatement intrigué et envoûté. 
Selon Marcel Duchamp, l’œuvre vit à travers le «regardeur». Qu’en pensez-vous?

Ma première impression en découvrant La Persistance de la Mémoire de Salvador Dalì fut qu’elle n’impliquait pas exclusivement la vue, contrairement à ce qu’évoque justement Marcel Duchamp en parlant de « regardeur ». Elle engage de nombreux sens. En cela, La Persistance de la Mémoire peut être comparée à d’autres formes d’art, telles que la musique, qui prend réellement vie lorsqu’on l’écoute. Lorsqu’elle n’est qu’écrite, elle existe dans l’esprit du compositeur, certes, et il est également possible de la lire. Mais elle ne prend réellement vie que lorsqu’un pianiste, avec virtuosité, l’interprète et qu’un public averti l’écoute avec attention. Toutefois, il est nécessaire de préciser que, dans la peinture, contrairement à la musique, il existe un temps décalé entre l’artiste qui crée l’œuvre et le public qui la perçoit avec ses sens. La peinture a, en sus, cette spécificité de pouvoir être retouchée, retravaillée et transformée par la suite. Elle vit donc à travers nos sens, mais également à travers la main et la vision de l’artiste. 

La Persistance de la Mémoire engage de nombreux sens. 

Que vous évoque le titre de cette œuvre, La Persistance de la Mémoire

Ce titre m’évoque l’aube d’une ère nouvelle dans laquelle il serait important de conserver les souvenirs d’un temps écoulé. La mémoire est construite comme une armoire composée de multiples tiroirs que nous ouvrons, certains en appelant d’autres, et ainsi de suite. Salvador Dalì, qui a par ailleurs réinterprété la Vénus de Milò en lui incorporant des tiroirs, comme pour explorer son inconscient, était fasciné par cette thématique et très sensible au fait que nous ne maîtrisons pas pleinement notre mémoire, qui est aussi fascinante que complexe. 

Ce tableau est une icône incontournable, tout comme plusieurs pièces horlogères de la maison Cartier. Comment une création devient-elle une icône, par définition plus résiliente et intemporelle — qui échappe au temps — que les autres?

L’on ne décide pas de créer une icône, elle le devient. Une icône trouve son public lorsqu’elle rencontre un écho universel dans l’imaginaire collectif. Benjamin Clymer, CEO de Hodinkee, expliquait lors d’un podcast, se référant à la montre Tank, icône de la Maison Cartier, que son design était « inéluctable », autrement dit « incontournable ». On ne pourrait s’imaginer qu’une icône n’existe pas. Elle fait intégralement partie de notre monde. Comme les peintures « Primavera » de Sandro Botticelli, « Mona Lisa » de Leonardo da Vinci ou « Les Nymphéas » de Claude Monet, les icônes font partie de l’humanité. Tout le monde en a déjà entendu parler une fois, les a vues en vrai ou en reproduction. Une icône existe dans son entièreté, elle est parfaite, rien ne doit être enlevé ni ajouté. En revanche, l’on peut la réinterpréter, tel qu’Andy Warhol l’a fait avec « Mona Lisa » de Leonardo da Vinci ou Pablo Picasso avec « Las Meninas » de Diego Velasquez. Une œuvre devient une icône parce qu’elle trouve son public et que le public la reconnaît comme telle. Lorsque Salvador Dalì a peint La Persistance de la Mémoire, il ne pensait certainement pas qu’il allait créer une icône. 

Une icône existe dans son entièreté, elle est parfaite, rien ne doit être enlevé ni ajouté. 

Comme autour de la vie et des œuvres de Salvador Dalì, une part de mystère entoure — telle une nébuleuse imperceptible, fascinante et quasi mystique — toutes les grandes créations horlogères. À une époque où l’on sait (presque) tout, notamment avec l’avènement du digital, quelle est encore l’importance du mystère dans nos vies? Et devons-nous le cultiver?

Avant toute chose, il y a l’importance de la réserve et de la non-transparence. S’il y a de la transparence, l’on voit tout. S’il y a beaucoup de transparence, nous sommes mis à nu. S’il y a davantage de transparence, alors nous nous révélons dans notre intégralité. Et si tout est transparent, alors nous devenons invisibles et n’existons plus. À partir du moment où nous sommes entièrement transparents, nous n’avons plus d’identité, plus de rapport ni au temps ni à autrui. 

La transparence doit donc cesser à un certain point. Chaque être doit préserver sa part de complexité et de mystère. Cela vaut pour les êtres, les entreprises, l’art et les intentions de tout un chacun. Préserver une part de mystère permet à l’évocation et à l’imagination de se projeter. Une absolue transparence n’accorde aucune prise sur laquelle l’imagination pourrait s’accrocher. Elle donne lieu à un appauvrissement. 

Dans la peinture de Salvador Dalì, il y a une grande part de mystère. On se pose d’innombrables questions auxquelles le peintre lui-même n’avait peut-être pas de réponse. Le fait de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre rend la scène particulièrement intrigante et laisse place à une imagination débordante et foisonnante. 

Préserver une part de mystère permet à l'évocation et à l'imagination de se projeter. 

Pourriez-vous décrire cette œuvre mystérieuse et nous dire, avec vos mots et vos ressentis, en quoi elle vous a particulièrement touché?

Dans ce tableau, je vois un paysage minéral et figé, composé de roches et d’eau, principalement. La seule partie végétale est une branche d’olivier, qui semble morte. Tout est figé. Salvador Dalì nous offre un panorama sur un temps à l’arrêt. Il ne s’agit pas d’une saison en particulier, on ne pourrait situer cette toile au printemps, ou à l’automne, par exemple. Au centre de la toile, Salvador Dalì s’est peint lui-même, endormi. Et lorsque l’on s’endort, on est hors du temps. Notre perception du temps qui passe cesse d’être. Nous ne sommes plus conscients. 

À l’époque, j’étais fasciné par la Renaissance italienne, mais également par les mouvements modernes tels que le cubisme, le fauvisme ou le surréalisme. Un certain surréalisme émergeait déjà des œuvres de Pablo Picasso, dans la déconstruction des figures, de l’identité et des formes. Mais avec Salvador Dalì, le surréalisme a pris une forme différente, plus métaphysique, symbolique et imaginaire. Il a représenté la psyché humaine ! 

Dans cette œuvre, qui est une projection de l’artiste, j’ai été particulièrement touché par l’intrigue, le silence et surtout la représentation figurative d’une non-réalité. À l’inverse des œuvres de Piet Mondrian, de Mark Rothko ou de Vassily Kandinsky, qui peignaient des œuvres très abstraites, on découvre dans La Persistance de la Mémoire des montres et plusieurs autres éléments très concrets et tangibles. 

Lorsque l'on s'endort, on est hors du temps. Notre perception du temps qui passe cesse d'être. 

Dans La Persistance de la Mémoire, Salvador Dalì peint quatre montres. Pouvez-vous me parler de ces montres et de leur symbolique?

Malgré notre impression première, le temps n’est, dans ce tableau, pas réellement figé. Les montres ramollies pourraient indiquer quelque chose qui a eu lieu, qui s’est écoulé. On a la sensation qu’elles ont été peintes plates et que, le temps faisant, elles se sont progressivement ramollies. En les observant, on sent le passage du temps. 

En parallèle de cette impression de figé il y a également la vie animale, les fourmis volantes qui, elles, sont toujours en activité. Elles s’affairent sur la montre à gousset fermée. Cette montre fermée me fait penser à un bouton de fleur qui, un jour, s’ouvrira. Les fourmis se posent sur elle, comme des abeilles, pour en extraire le pistil. Et le pistil d’une montre, c’est justement le temps. La montre fermée garde le temps qui ne s’est pas encore écoulé, qui n’a pas encore coulé. Un temps qui n’est pas encore là. En cela, la montre fermée indique le futur, un temps qui n’a pas encore éclos. Les trois montres molles représentent quant à elles un temps écoulé, en phase descendante. 

Les montres molles sont l’automne du temps tandis que la montre fermée, en forme de bouton de fleur, est le printemps du temps, juste avant son ouverture. Salvador Dalì étant endormi au centre du tableau, il s’agit de son temps, de son univers. Et l’on peut noter qu’il ne s’intéresse pas réellement au mouvement des montres, mais aux montres elles-mêmes comme reflets du passage du temps. 

Les montres molles sont l'automne du temps tandis que la montre fermée, en forme de bouton de fleur, est le printemps du temps, juste avant son ouverture.

Qu’est-ce que le temps, de nos jours ?

Aujourd’hui, on utilise ce terme pour indiquer la mesure précise d’une succession du temps. À l’époque, les déplacements prenaient davantage de temps, les mesures étaient donc approximatives, mais cela n’était pas très important. Aujourd’hui, nous nous déplaçons bien plus vite, nous devons donc être plus précis dans notre mesure du temps. Ainsi avons-nous progressivement développé une obsession du temps précis, bien qu’il ne s’agisse que d’une convention.

Vous avez publié un écrit, sur LinkedIn, qui a eu une résonance indéniable. Vous écriviez: «la CoVid déforme notre perception du temps. Nous pensons le temps comme un écoulement continu. Mais nous devrions l’envisager comme processus de transformation.» Pourquoi persistons-nous encore aujourd’hui, malgré les découvertes d’Albert Einstein sur l’élasticité du temps, à «penser le temps comme un écoulement continu»?

Nous pensons de plus en plus le temps d’une façon linéaire, pour une raison purement pratique. Au XIXe siècle, cela n’était pas le cas. On pensait le temps comme un cycle de journées, de saisons, etc. Aux États-Unis, chaque ville avait son propre rythme et sa propre définition du temps et de l’heure, approximative. Elles se basaient sur le lever, le zénith et le coucher du soleil. Au début du XXe siècle, le monde s’est synchronisé et l’Observatoire de Paris a créé le «temps universel», en 1912. 

De nos jours, les activités humaines ont besoin d’être synchronisées. Pour cela, il est nécessaire de décomposer l’espace et le temps en coordonnées précises. Pour ce faire, l’on s’est basé sur la durée de la rotation de la terre sur elle-même, en une journée de 24 h. Il est possible de mesurer cela de façon très précise grâce à de nouveaux outils passés de l’approximatif, par le passé, à la précision extrême, de nos jours. Certaines activités humaines demandent une grande précision. Faire partir et entrer un train en gare à une minute très précise, par exemple. Ou prendre un taxi pour se rendre à un rendez-vous. Nous avons besoin de comprendre ce qu’un temps précis veut dire, pour synchroniser nos activités humaines. Chaque minute, chaque seconde, chaque milliseconde doit être identifiée, afin qu’aucun doute ne subsiste. Ce faisant, l’on a décomposé l’espace et le temps en dimensions distinctes. 

La crise de la CoVid a-t-elle une influence sur notre rapport au temps?

La crise de la CoVid est un accélérateur de tendances, mais également un frein. Elle perturbe les dynamiques. Cependant, en dehors de notre espace et de notre temps humain, la CoVid ne perturbe pas grand-chose. La CoVid a un impact car elle touche l’intégralité de l’activité humaine, qui elle-même agit sur le temps, qui lui-même nous impacte. À l’échelle de la terre, l’activité humaine est un phénomène mineur. La terre existe depuis 4,7 milliards d’années, elle existera encore pendant 5 milliards d’années avant que notre soleil, devenu une géante rouge, ne la désintègre. Dans un « temps long », nous ne sommes donc qu’un léger battement de cils, un épiphénomène ! Mais à l’échelle humaine, la CoVid a une action très forte. 

En observant son influence sur notre temps humain, notre activité individuelle et collective, nous pouvons nous poser les questions suivantes, qui pourraient induire un changement : « Qu’avons-nous fait trop rapidement pour plonger dans le gouffre actuel ? », « Que devrions-nous ralentir à l’avenir ? », « De quelle façon devrions-nous accélérer certaines choses pour faire face au monde de demain ? ». 

Dans un « temps long », nous ne sommes donc qu’un léger battement de cils. 

Notre perception linéaire du temps est-elle susceptible d’évoluer et de changer?

Nous vivons dans un monde synchronisé dans lequel il est nécessaire d’aborder le temps comme un écoulement continu. Et paradoxalement, en disposant du temps partout et tout le temps, nous avons perdu une certaine définition du temps. Le risque serait de penser que le temps ne se résume qu’à un écoulement continu, ce qui n’est pas le cas. Nous avons perdu notre perception du temps cyclique, de son action sur la matière — qui déjà à l’échelle humaine est très relative puisque nous vieillissons tous différemment — ou de l’espace-temps dans son ensemble. 

Le temps se déforme, évolue et change. Plus nous allons vite, plus le temps passe vite. Et inversement. Dans l’univers des sciences, nous réussissons à observer l’infiniment petit, l’infiniment court, les temps simultanés qui permettent de se soustraire à la notion de causalité. Dans la mécanique quantique, il y a plusieurs dimensions au temps, des dimensions cachées qui s’écoulent, d’autres qui se font et se défont sans que l’on ait eu le temps de les percevoir. L’avant et l’après sont à peu près la même chose. Par le biais d’avancées et d’outils technologiques extrêmement pointus et sophistiqués, il est désormais possible de s’affranchir de la perception purement linéaire du temps. 

Cela faisant, notre perception purement linéaire du temps — du passé, du présent et du futur — est inopérante puisqu’elle considère que l’après se situe forcément après l’avant. Si notre perception évolue, nous pourrions considérer que le passé, le présent et le futur peuvent se faire, se défaire et cohabiter dans un seul et même espace. Comme dans la fameuse toile de Salvador Dalì, La Persistance de la Mémoire… 

Cyrille Vigneron. (Cartier)
Cyrille Vigneron. (Cartier)
Propos recueillis le 22 Janvier 2020 à Genève, Suisse.


La Persistance de la Mémoire, genèse d’une toile d’un réalisme scientifique d’exception

La Persistance de la Mémoire, huile sur toile peinte en 1931, est une grande œuvre de petite taille de 24 x 33 cm. Elle s’inscrit dans le procédé dalinien de la « paranoïa-critique » qui permettait au peintre de picturalement ausculter ses troubles inconscients. Depuis 1933, elle est accrochée au cinquième étage du MoMA, à New York.

L’œuvre a été peinte par Salvador Dali, fidèle sismographe d’une époque chamboulée, fruit des terres catalanes piquées de chaleurs, de rochers escarpés et de mémoires troublantes, au sein desquelles il cisèle son regard d’artiste perçant et affûté. Ses moustaches fringantes, «mandibules» d’une imagination en perpétuelle ébullition, jettent quelquefois leur ombre gracile sur cet impénétrable génie surréaliste, vorace de lumières et d’éruditions. Sur ses toiles se meut l’inouï en une exquise minutie, les expériences grouillantes et viscérales de son esprit. 

Portrait de Salvador Dalì, 1950, Fundació Gala – Salvador Dalí.
Portrait de Salvador Dalì, 1950, Fundació Gala – Salvador Dalí.


Comment est née cette toile d’exception ? 

1931. Salvador Dalì, à la suite d’un dîner entre amis, se trouve pris d’assaut par une rare migraine. Les convives, accompagnés de Gala, le quittent pour une séance de cinéma. Lui reste, songeur et contemplatif, accoudé à la table désertée. Ne subsistent que les dépouilles d’un festin convivial et, sur le bord d’une assiette, un camembert entamé dont la pâte molle s’échoue au hasard. Soudain survient une brillante vision. Le peintre se lève, rejoint son atelier et, au mépris de ses maux, ajoute au paysage catalan d’une toile en cours de finition trois montres molles inspirées de l’illustre fromage. Deux heures plus tard, Gala rentre. Le tableau est achevé. Elle s’exclame que jamais personne ne pourra l’oublier.

Détaillé et surréel, il évoque le hameau marin de Portlligat. Des rochers anthropomorphes, baignés d’une sémillante lumière méditerranéenne, prennent naissance sur les rives d’une plage désertique et s’avancent dans une mer d’argent. Dans ce paysage sculptural, onirique et étranger, le peintre entrepose deux formes géométriques semblables à un promontoire, au loin, et à un comptoir de salon, au premier plan, à gauche. Sur ce dernier s’érige la relique d’un olivier. Au beau milieu gît une forme inusitée. Mollusque acéphale? Coulant laiteux d’un camembert ? Anamorphose arrachée à l’univers holbeinien? De longs cils soudain sollicitent notre attention. Ci-gît un autoportrait de Salvador Dalì. Profondément endormi, bordé par son étrange rêverie.

Dans cet insolite paysage s’épandent quatre montres à gousset, vedettes de toutes les attentions. Trois d’entre elles s’étirent, une dorée, deux argentées, et affichent mollement leurs heures uniques et discordantes. Une quatrième, rouge et flamboyante, fermée ou retournée, assurément impénétrable, se distingue avec rigidité de ses semblables. Sur la montre dorée une mouche s’est posée, et sereinement se désaltère. Sur la montre rubis, une escadrille de fourmis volantes s’agite en une méthodique agglomération. À cent lieues et hors d’atteinte, arrosé d’une pluie dorée, un œuf isolé est entreposé. 

Convié dans cet univers métaphysique, notre regard est emporté par la ligne de fuite du comptoir. Captivés par le maelstrom de fourmis volantes — appliquées à quelque entreprise sur la surface rigide et safranée — nous sommes ensuite élancés à travers le canevas dont la quiétude figée n’est qu’apparente. Du premier plan à l’arrière-plan, du plus sombre au plus clair, du chargé à l’épuré, du moderne au primitif, du matériel à l’immatériel, du structuré au fragmentaire, du psychique à l’organique, du statique à l’éternel, du « putrefacto » (fourmis) à la renaissance suprême (œuf). 

Les montres représentent le temps dont l’écoulement linéaire, illusoire, a été déconstruit par le brillant Albert Einstein en 1915, dans sa théorie de la relativité. Les trois dimensions du passé, du présent et du futur cohabitent en un seul et même espace. Sur la branche d’olivier, métaphore des sagesses antiques, pend le passé. Sur l’autoportrait « mou » de Salvador Dalì, dont le sommeil évoque le crépuscule irrécusable de toute existence, s’épand le futur. Et sur le bord du comptoir, d’un or scintillant qui porte au pinacle sa primauté, s’écoule le présent. En son sein la mouche, « fée de la Méditerranée » par le peintre adulée, nous rappelle que ce présent est léger et insaisissable. La montre à gousset incarne quant à elle la rigidité du temps euclidien, démonté par Albert Einstein, putréfié par l’armada d’idées qu’il a, avec élan, jetée sur sa proie surannée. 

Au loin, bercé dans un doux asile de lumière, l’archétype adulé du maître catalan : l’œuf cosmique, extrait du courant orphique. De ses deux moitiés brisées, dont l’une représente la terre, l’autre le ciel, naissait Protogonos, créateur de l’être humain. De cet œuf qui, sur la toile, gît entre ciel et terre, naît une réalité nouvelle, celle d’un temps élastique et propre à chacun d’entre nous. 


Le temps, une perception humaine «confinée» et troublée

Furtif et aérien fugitif de renom, fils prodige de l’espiègle Arsène Lupin, il s’élance de notre premier cri à notre dernier souffle. Le temps. Celui que l’homme de Vitruve, allégorie de notre égocentrisme, définit tel un attribut indivisible de son univers. Et pourtant. De son saint cercle dépourvu, l’instable bipède mis à nu devant les foudres éclairées des romantiques s’incline. Son nombril humain n’est point central. Et le temps rectiligne et cartésien qu’une académique production de sa rigide réflexion. Le temps inflexible n’est autre qu’un instrument utile, forgé par la pensée de l’homme, nécessaire à la définition de ses trajectoires et interactions économiques et sociales. 

Léonard de Vinci, Homme de Vitruve, vers 1490.
Léonard de Vinci, Homme de Vitruve, vers 1490.

Par une centaine de nanomètres virale ébranlée, notre perception du temps soudain a muté. Dans l’intimité de nos ménages cimentés, le «temps» avec notre ressenti, longtemps enlisé dans le torrent boueux et persistant de nos vies agitées, s’est brusquement mis à jouer. 

Désinvolte et cavalier, il galope de journées sans fin à des lendemains denses et embrasés. Et de ses sabots brise en éclats les verres étroits de nos montres saphir pour exploser en un régiment de corps polymorphes et inégaux, qui de leur imbroglio romanesque constelle nos intérieurs confinés. 

Auparavant docile et tempéré, moqué dans son hyaloïde omniprésence, le temps semble — sans cadence, mesure ou prévision — bien plus ardu à côtoyer. 

Dépourvues de plannings juteux, de rendez-vous mercatiques et de figures imposées, de liants sociaux futiles jalonnés, nos divines « heures » — Eunomie, Dicé et Eiréné — s’insurgent contre leur écoulement constant et régulier. Les confinements, imprédictibles, brumeux et extensibles, auraient-ils sonné le glas de notre perception linéaire du temps ? 

Le paradigme des «garde-temps» daliniens, de la chronophobie manifeste à l’attirance pour l’éternité

Le poète Anthonin Artaud écrivait, dans Le Théâtre et son double, qu’une épidémie « fait tomber le masque, découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse et la tartufferie », et pousse ainsi les humains à se contempler dans leur plus nue et crue réalité.

En cette insolite année, la nature blessée a, sur nos quotidiens insufflés de frénésies médiatiques, sociales, économiques et de bacchanales pixellisées, recraché un courroux mûrement fermenté. Son imperceptible « virus à couronne » enraie notre respiration, souffle sa tourmente sur nos belles illusions, balaye nos ordinaires travestissements, bouscule la hiérarchie de nos tempos personnels.

L’agora dans son ensemble s’est figée. Le temps, dans son ardeur, s’est médusé. Celui que cupidement nous pourchassions s’est retourné, face à nous, contre nous. Et notre relation paradoxale à ce démiurge de notre époque s’est pleinement dévoilée.

L’armada des chronophobes, en quête de clameurs et de vanités, doit désormais creuser dans les tréfonds sombres et divulgateurs d’une vie intérieure fort dépeuplée. Voilà venue au grand galop l’expérience spirituelle d’un certain vide, d’une certaine lenteur au charme placide. Le fantasme digitalisé de vies faussement trépidantes si brusquement parti en fumée. Les existences plus calmes, auparavant moquées, en une si courte ère de réclusion générale dévoilent quant à elles toute la foisonnante richesse de leur imperturbabilité.

Face au rythme effréné, fragmenté, séquencé et formaté de nos vies, placées sous l’hospice d’une contrainte universelle et inéluctable, nous devons repenser notre relation au temps. Ne plus le considérer comme l’ennemi à capturer, consommé et consumé, mais comme un temps en nous et pour nous. Et nous ouvrir ainsi, dans le terreau de notre identité, à notre propre éternité.

Clé de voûte de ce petit tableau, l’autoportrait de Salvador Dalì nous rappelle que cette perception du temps à notre psyché est intimement liée. Il nous pose, de la pointe de son pinceau, les interrogations suivantes : pourquoi toujours chercher à fuir le temps présent ? Pourquoi nous évertuer, en vain, à le remodeler ? Et si nous cessions de lui échapper pour enfin l’embrasser dans sa pleine éternité ? 

Du negotium à l’otium, ode à l’oisiveté primordiale et éloge de la lenteur

Dans La Persistance de la Mémoire, Salvador Dalì déforme les instruments techniques destinés à mesurer le temps qui passe. Leur fonction primaire annulée, les secondes passées ne défilent plus, les contingences terrestres n’adviennent plus. 

L’otium, terme éclos du riche terreau latin, embrasse les idées qui naissent sur le champ de notre temps libre. Les siècles écoulés n’ont su faire honneur à cet élan fécond, le reléguant au rang d’oiseuse imperfection. Et pourtant. À ce vice qui n’en était point un, Sénèque louait les mérites d’éminente nécessité. L’otium, art méditatif et loisir studieux, opposé au negotium, éloigne des affaires frénétiques du quotidien pour nous plonger dans un bain de jouvence cérébral, riche de songes mnésiques et de philosophies. 

En nos saisons souillées d’une teinte enténébrée, cet instant de paix et d’arrêt autrement privilégié est pourtant le ciment requis à l’élévation de notre être.

Cessons donc d’asphyxier un présent mystifié par une double dévolution frugale envers le passé comme envers le futur. À chercher l’assurance dans le premier, à trouver la fragilité dans le second. Et ainsi hasardés dans une interminable subjectivité évidée d’expérience et de qualité, par l’absence à soi comme au passage du temps.

Et si « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre » ? Et si le précoce Blaise Pascal devait être écouté, afin que l’usage salutaire de la lenteur, la culture de l’instant et du présent pare aux âcres empressements du temps ? 

L'Académie de Platon, mosaïque romaine, Maison de T. Siminius Stephanus, Pompéi, Ier siècle av. notre ère..
L'Académie de Platon, mosaïque romaine, Maison de T. Siminius Stephanus, Pompéi, Ier siècle av. notre ère.

«En un battement de cils», l’allusion à la fugacité de la vie humaine

D’infinis cils ibériques s’abattent comme un voile sur la psyché de l’anamorphosé Salvador Dalì. Rebattus, ces lépidoptères de notre esprit annoncent l’inconsistance, la fragilité et la fugacité de nos ardentes existences. Quelle subtile leçon d’humilité dans ce vaste ensemble qui ressemble bien étrangement à une vanité.

Dans cette exquise conjugaison de motifs symboliques, l’usure des êtres inanimés, l’évocation raffinée d’objets inertes, la faune sous peu évanescente, tout semble usé par le cours inexorable d’un temps contre lequel aucun ne peut lutter.

L’homme, placé au centre de tout, animé d’une branlante vanité, n’est plus ce maître autoproclamé des savoirs et des acquis qui, par la persistance de sa mémoire, parvient à figer l’éphémère. Ici est annoncée la vacuité de s’y opposer. Puisque, tel que Jacques Derrida fatalement l’énonçait, « la mort est (…) l’événement par excellence : imprévisible même quand elle est prévue, elle arrive et n’arrive pas puisque quand elle arrive, imprévisible, elle n’arrive plus à personne. » 

Vers la floraison d’un monde nouveau?

Tandis qu’auparavant nous jouions innocemment avec le spectre de l’effondrement, poursuivions avidement l’exclusivité médiatique du jour et ne parlions guère plus que d’un présent chassé et pourchassé, l’épidémie — cette « étrange tyrannie » selon Albert Camus (La Peste) — si bruyante et silencieuse à la fois accule soudain notre chimérique univers. L’urgence stérile, mais qu’importait-il, n’est plus maîtresse de chaque instant.

Après de longs mois de revirement, la théorie d’une fin prochaine s’est progressivement effacée au profit d’une nouvelle idée : « Le monde d’après » ! Ce bel héritier avec louange chanté par les unes du monde entier. Ainsi se profilerait l’un des plus grands bouleversements de notre frêle humanité ?

Les historiens toutefois nous rappellent, avec le vif tintement de leurs clés de compréhension, que les pandémies du passé ont bien souvent engendré, peu après leur effondrement, des réactions de profonde amnésie collective.

Allons-nous, cette fois encore, laisser derrière nous les traumatismes qui ont accompagné la catastrophe ? Et réactiverons-nous, plus frénétiquement, à l’instar de nos ancêtres, les mécanismes truqués du monde d’avant ?

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