Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LANCY/La Villa Bernasconi rend hommage à André L'Huillier

Il y a de grandes années chez les artistes, comme il existe de grands crus pour les vins. 1974 est ainsi à marquer d'une pierre blanche sur la scène genevoise. Jolie maison posée dans un jardin de Lancy (qui devient pourtant une vilaine ville), la Villa Bernasconi le rappelle aujourd'hui avec «AL'H 74». Un titre plutôt mystérieux pour ceux qui auraient vu le jour nés bien après cette époque. Toutes les œuvres présentées ici sur deux étages sont en effet issues de la collection d'André L'Huillier, mort en 1998. Et cet amateur faisait presque à lui seul vivre les avant-garde locales. 

Il semble difficile, alors que l'art contemporain se trouve aujourd'hui en position dominante, de regarder si loin en arrière. En 1974, Genève attend son musée d'art moderne. Comme je vous l'ai déjà dit, l'adjectif «contemporain» reste alors peu usité. Depuis une dizaine d'années, de nouvelles tendances ont en effet explosé, du pop art au minimalisme en passant par l'«arte povera». Contrairement à Bâle («Art/Basel» date de 1970), voire Lausanne avec un directeur de musée comme René Berger, Genève n'en reflète rien. Le MAH possède pourtant avec Charles Goerg et Rainer Michael Mason, des hommes au fait des courants novateurs.

Le Centre et les galeries 

En 1974 justement, Adelina von Fürstenberg se lance. Elle crée la première Kunsthalle romande, autrement dit un lieu dépourvu de collections permanentes. Sans moyens, sans réel soutiens, cette personne volontaire (un doux euphémisme) expose ce qui lui semble compter. Le Centre d'Art contemporain (CAC) vient de naître. Adelina ne reste pas isolée. Genève connaît un phénomène de cristallisation. De nouvelles galeries apparaissent, comme celle de Marika Malacorda ou Bonnier. Elles complètent un réseau (Marie-Louise Jeanneret, Benador...), qui va se fédérer en partie. L'Association genevoise de galeries d'art moderne (AGGAM) va définir sa charte morale. Les murs ne se verront désormais plus loués à qui veut bien y exposer ses bouquets de fleurs. 

Mais, et c'est là où intervient puissamment André L'Huillier, tout cela prend son sens avec l'éclosion d'une nouvelle école genevoise. Il s'était beaucoup peint à Genève depuis la fin du XVIIIe siècle, mais l'inspiration classique tendait à se scléroser. La figuration sage semblait avoir fait son temps. De nouveau noms étaient certes apparus, comme celui de l'abstrait Charles Rollier (qui aura bientôt sa rétrospective en trois volets chez Schifferli, dans la Vieille Ville). Mais il fallait une réforme de l'Ecole des beaux-arts pour la sortir de son provincialisme. Ce sera l'ESAV, en attendant cette usine à artistes que constitue aujourd'hui la HEAD.

Un régisseur de bonne famille

André L'Huiller va se passionner pour ce monde en ébullition. En 1974, année retenue par la Villa Bernasconi, il a 37 ans. L'homme a un métier sérieux. Il dirige la régie familiale, créée en 1825. Alors que la Suisse connaît un boom économique sans précédent, il s'est allié avec le Comptoir immobilier genevois pour former le Comptoir immobilier tout court. L'ambition des associés dépasse désormais la surface du canton. Autant dire que AL'H, comme l'appellent ses amis, dispose de revenus importants. Une bonne partie d'entre eux finiront en achats coups de cœur. Il y a aussi du soutien matériel. Un galeriste comme Joseph Farine se souvient de son apparente boulimie. Le régisseur acquerrait plusieurs œuvres par exposition, voire la totalité de celle-ci. 

L'actuelle présentation à Lancy favorise les choix les mieux confirmés par l'histoire de l'art. Bien sûr, L'Huillier a côtoyé Jean Tinguely, Olivier Mosset, John Armleder (le groupe genevois Ecart restait tout récent en 1974) ou des internationaux comme le Coréen Nam June Paik ou l'Allemand Josef Beuys. Mais il se cache aujourd'hui dans ses réserves d'innombrables pièces signées par des gens ayant disparu de la circulation, pour ne pas dire des mémoires. Il y a autant à découvrir dans le passé que dans le présent. Hans-Rudolf Huber, dit «Huber le jaune» à cause de son amour immodéré de cette couleur, finira sans doute ainsi par sortir du purgatoire, où il est entré bien avant sa mort en 2008. C'est lui qui avait réalisé au domicile privé d'André L'Huillier un ascenseur...

L'aventure du Mamco

L'Huillier a bien sûr fait partie des pères du Mamco, dont il aura vu les premières années de fonctionnement (1). On le retrouve alors dans l'Assocation pour un Musée d'Art moderne (AMAM) aux côtés des banquiers Pierre Mirabaud et Pierre Darier, de l'homme d'affaires Philippe Nordmann ou de l'avocat Jean-Paul Croisier. Mais il y avait chez lui davantage de fantaisie, à une époque où l'art contemporain devait pourtant se faire prendre au sérieux. L'Huillier, c'était aussi l'homme du Banaian Club. C'était également le modèle de Gérald Ducimetière pour l'une des statues de bronze ornant depuis des décennies la station de trams du rond-point de Plainpalais. Vous pouvez ainsi vous asseoir à ses côtés sur un banc, non loin de Monique Barbier-Mueller. 

Le Genevois, qui avait acquis des milliers de pièces (un peu moins apparemment les dernières années), a laissé un énorme vide. Les galeristes et les artistes le déplorent encore. Personne n'a autant aidé par ses achats les créateurs, tout en leur regonflant le moral, et cela même si Jean-Paul Jungo a aussi beaucoup acheté (2). Aujourd’hui, les jeunes Genevois attendent désespérément leur nouveau sponsor privé. Il était donc bon qu'une institution, même périphérique comme la Villa Bernasconi du Grand-Lancy, rende hommage à l'ancien.

(1) Le Mamco a ouvert en 1994 après vingt ans de démarches de l'AMAM.
(2) Ils ont d'ailleurs habité dans la même maison...

Pratique

«AL'H, une année dans une collection genevoise», Villa Bernasconi, 8, route du Grand-Lancy, Jusqu'au 25 octobre. site www.villabernasconi.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (DR): Joseph Farine (avec cheveux!) et André L'Huillier au cigare.

Prochaine chronique le le 15 septembre. La galerie Lionel Latham présente en lever de rideau du "Parcours céramique" carougeois le potier Paul Bonifas.

 

 

 

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