Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LANCY/La Villa Bernasconi présente Julian Charrière et Julius von Bismarck

Crédits: Julius von Bismarck/Julian Charrière

Tous deux sont liés à de bons souvenirs d'exposition. Autant dire que le préjugé face à «Objects In Mirror Might Be Closer Than They Appear», présenté aujourd'hui à Lancy par la Villa Bernasconi, était favorable. L'exposition ne déçoit pas. Et tant pis si le visiteur (dont moi) n'a pas toujours le courage de regarder les vidéos jusqu'à la fin! Huit heures pour voir finalement s'écrouler un arbre (1), c'est d'autant plus demander que la Villa n'est jamais ouverte en continu durant une telle durée...

Mais faisons d'abord les présentations. En 2014, Julian Charrière bénéficiait de trois salles du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne pour présenter les œuvres lui ayant valu le Prix Manor Vaud, preuve que les jurés de cette récompense ne se trompent pas toujours (2). La présentation était réfrigérante. Le Morgien, que la critique Laure Cumming a qualifié en janvier de cette année dans «The Guardian» d'«artiste intrépide», y attaquait un iceberg depuis son sommet avec un chalumeau. Il montrait des mottes de terre issues du «triangle du lithium» situé entre le Chili, l'Argentine et la Bolivie. L'homme ramenait aussi des images du Kazakhstan (ce pays dont je ne sais orthographier du nom), prises dans une zone contaminée par des essais nucléaires soviétiques vers 1950. L'esthétique ne se voyait cependant jamais oubliée, comme le prouvaient ses fleurs congelées, scintillantes de glace comme dans les contes de fée.

L'homme dans sa soucoupe

Julius von Bismarck, lui, a fait sensation à l'entrée d'«Art Unlimited», section hors norme située dans le cadre d'«Art/Basel». C'était en 2015. L'Allemand y tournait interminablement dans une soucoupe, surveillé par deux médecins. Il y dormait, y téléphonait ou y travaillait comme s'il avait été sur un sol stable. Le public regardait, fasciné, l'une de ses performances, toujours extrêmes. Il y a un réel engagement physique chez ce «performeur» et cinéaste, dont l'image est rendue bien reconnaissable par une barbe de prophète (3).

La vie étant (parfois) bien faite, Julius, né en 1983, et Julian, aujourd'hui âgé de 29 ans, partagent le même atelier à Berlin, ville «arty» s'il en est. Julius entretient de plus des rapports avec la Suisse, dans la mesure où il a été, en 2012, invité comme créateur par le CERN à Genève. Ils travaillent souvent ensemble, Julian filmant Julius lors de ses actions. Il faut bien quelqu'un pour tenir la caméra lorsque ce dernier entend faire tirer un âne dans une charrette par un de ses congénères ou lorsqu'il frappe d'un fouet les montagnes (américaines ou uranaises (j'ai repéré un drapeau avec un taureau doté d'un piercing nasal) ou la mer. «Punishment». Un acte venu du fond des âges.

Un cadre bourgeois

Il semblait donc logique que les deux hommes se retrouvent dans le même lieu. La Villa Bernasconi a le mérite de les insérer dans un cadre non pas muséal, mais anciennement bourgeois, ce qui donne un décalage supplémentaire. L'ancienne maison de maître se voit utilisée sur ses trois étages, escalier compris. Ce dernier abrite l’œuvre la plus légère. Il s'agit des photos, prises sur fond blanc à la manière de portraits, de pigeons vénitiens colorés en rouge, en bleu, en jaune ou en vert. Le lâcher de ces volatiles avait à l'époque créé sur place une polémique, pour ne pas dire un scandale. S'attaquer à des oiseaux! On sait à quel point la protection des animaux peut virer à l'intégrisme.

Ces planches évoquant les livres de naturalistes anciens, du genre Buffon, équilibrent les pièces sérieuses, voire dramatiques. Celle qui donne son nom à l'exposition nous vient ainsi de Tchernobyl. La caméra a été placée sur les bois d'un cerf, dont elle restitue les images se mirant sur la cornée. Elles montrent un monde redevenu sauvage, comme les voies de chemin de fer britanniques abandonnées, mais ici sous la pression atomique. Le spectateur se trouve à la fois devant une archéologie naturelle et un futur menaçant. Notez que la Villa recèle aussi, mis en tas dans le salon du rez-de-chaussée, des sacs d'Exan susceptibles de la dynamiter. Pleins? Vides? Allez savoir! Mais si vous voulez mon avis, sur le plan visuel, il y aurait d'autres bâtiments de Lancy à faire exploser auparavant...

Un sentiment romantique de la nature

Bien d'autres œuvres, créées en solo ou en commun, se retrouvent disposées ça et là. Elles reflètent à la fois les préoccupations (généralement écologiques) et les voyages du tandem. Il existe chez lui un sentiment finalement romantique de la nature. Quelque chose d'assez germanique. S'il fallait chercher des références, on les trouverait ainsi dans une peinture allemande (4) du XIXe, où l'être humain devient minuscule devant de formidables paysages. Il existe en effet deux manières d'aborder l'exposition. Ou bien le visiteur entre dans le jeu proposé et se soucie des intentions. Ou il se laisse prendre en silence par la magie du spectacle. L'approche intellectuelle se double bien d'un contact sensuel. Mais je ne suis pas sûr que le cerveau (en art du moins) prime toujours sur l'émotion.

(1) La vidéo s'intitule «Baumanalyse» et date de 2013.
(2) Je rappelle les polémiques soulevées cette année par le choix pour le Prix Manor Vaud d'Anaïk-Lou Pitteloud.
(3) On peut dater les apparitions de Julius à ses poils. Il y a celles où il a encore des cheveux et les plus récentes où il a la boule à zéro.
(4) Dans la vidéo «Landscape Painting», Bismarck fait d'ailleurs repeindre en vert une portion de jungle auparavant recouverte de blanc.

Pratique

«Objects In A Mirror Might Be Closer Than They Appear», Villa Bernasconi, 8, route du Grand-Lancy, jusqu'au 13 novembre. Tél. 02 794 73 03, site www.villabernasconi.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Un livre d'artiste de 96 pages a paru pour l'occasion chez Noir sur Noir.

Photo (Julius von Bismarck/Julian Charrière: "Punishment". Un acte venu du fond des âges.

Prochaine chronique le samedi 1er octobre. Rencontre avec Blaise Hofmann pour le livre "Monde animal", illustré par Pierre Baumgart.

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