Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LANCY/La Villa Bernasconi accueille (une partie de) la collection Petignat

Crédits: Olaf Breuning

C'est un couple de collectionneurs original, puisqu'il s'agit de la mère et du fils. A Genève, dans les milieux «arty», tout le monde connaît Jocelyne et Fabrice Petignat. Les vrais galeristes (je ne parle pas ici des marchands de soupe) les citent toujours avec affection. Il faut dire qu'il s'agit de vrais amateurs, et non de spéculateurs «surfant» sur la vague. D'abord, il y a maintenant une trentaine d'années que les Petignat achètent. Ils le font en plus avec peu de moyens. Jocelyne est retraitée. Fabrice travaille comme comptable. Il leur a donc fallu se fixer des limites. Le plafond est longtemps resté de 5000 franc pour une œuvre. Nous voici bien loin d'«Art/Basel», que les Petignat visitent chaque mois de juin en curieux... 

La Villa Bernasconi de Lancy, maison rouge édifiée en 1828 et rachetée vers 1990 par la ville pour un faire un centre culturel, propose aujourd'hui un aperçu de cet ensemble sous le titre de «Conversation autour d'une collection». Ce n'est pas la première fois que les Petignat exposent, ce qui leur permet de dégager temporairement leur appartement, très engorgé. Pasquart avait rendu hommage à leur flair en 2008 à Bienne. Il y a eu d'autres ouvertures depuis. Il y a quelques mois, de manière plus privée, les membres de la séculaire Société des Arts genevoise ont ainsi eu droit à une visite «in situ». Entre 2008 et 2016, la collection a par ailleurs passablement enflé. Elle comptait environ 340 pièces il y a huit ans. Aujourd'hui, leur nombre se situe autour de 550.

Le corps, le portrait et la musique 

Il a donc fallu opérer un choix, même cette «Conversation» occupe non seulement le rez-de-chaussée et le premier, mais encore le second étage, très bas sous plafond. Un lieu qu'on imagine servant pour les dépendances et le personnel au temps jadis. Il y a en tout 73 œuvres, présentées d'une manière assez muséale. L'idée intime de l'appartement s'est perdue, en dépit du cadre. Quelques thèmes se dégagent. Il y a tout d'abord la femme et le corps. Puis le portrait, et enfin la musique. Fabrice a beau avoir toujours vécu avec sa maman et jongler toute la journée avec les chiffres, il a un côté punk-rock. 

Qui sont les artistes? Ceux de la scène internationale. Les Petignat gardent certes un œil sur ce qui se passe à Genève, mais ils ne font pas d'achats d'encouragement. Ils n'en ont pas les moyens comme André L'Huillier, depuis longtemps décédé, à qui la Villa Bernasconi rendait récemment hommage. L'ancien régisseur n'a d'ailleurs jamais trouvé de réel successeur en ce domaine. La mère et le fils s'intéressent donc à ce qui se fait ailleurs en Suisse et à l'étranger. Ils se fient à leur instinct. Pour donner un seul exemple, il doivent avoir été les premiers à acheter du Pipilotti Rist, au début des années 1990 en dehors des proches de l'ariste saint-galloise. Idem pour Olaf Breuning, le Schaffhousois de New York.

Ni trop cher, ni trop grand 

Leurs limites financières et le manque d'espace chez eux éloignent les Petignat des énormes machins que l'art contemporain affectionne aujourd'hui. Il leur faut du moyen et et petit format. Ou alors des multiples conçus non pas pour d'immenses halls de banque, mais des dessus de meubles. La collection comprend ainsi une mini installation de Sonia Kacem, des cartes de visite de Maurizio Cattelan, des toiles encore modestes de Billy Childish ou des photos de Marina Abramovic se mesurant encore en centimètres carrés. 

Tous les noms ne sont pas connus, et encore moins célèbres. Je pense notamment aux artistes de l'Est. Disons cependant que la collection reste dans les règles de l'art contemporain, toujours plus rigides et contraignantes en dépit des apparences. Elle ne sort pas des clous. Audacieuse il y a trente ans, quand la création actuelle restait encore suspecte, ses choix suivent ce qui devient difficile d'appeler des avant-gardes, alors que le contemporain devient dictatorial avec ce que cela suppose d'intolérance. Il devient presque interdit, en 2016, de collectionner autre chose (à part, peut-être, de l'art brut ou tribal) que de l'"art émergent" sans se faire traiter de passéisme, voire de ringardise.

Un devoir de défrichage 

Avec cette «Conversation autour d'une collection», dont le titre se voit emprunté à un dialogue développé par Jocelyne et Fabrice Petignat avec Roman Ondak lors d'un cours de langue pour débutants (le texte figure sur un mur de l'entrée), la Villa Bernasconi n'en remplit pas moins son devoir de défrichage. La prochaine exposition sera consacrée à deux demi stars de l'art contemporain. J'ai cité le Vaudois Julian Charrière et l'Allemand Julius von Bismarck. A suivre!

Pratique 

«Conversation autour d'une collection», Villa Bernasconi, 8, route du Grand-Lancy, jusqu'au 31 juillet. Tél. 022 794 73 03, site www.villabernasconi.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Olaf Breuning): Les Petignat ont figuré parmi les premiers amateurs du Schaffhousois de New York.

Prochaine chronique le dimanche 17 juillet. Je sors complètement du cadre, pour une fois. Rendez-vous avec Thierry Mertenat. L'ancien journaliste culturel a publié un livre sur les pompiers genevois.

 

 

 

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