Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La violence paie (2). Voyez Poutine

Donc, Vladimir Poutine s’est emparé, de l’intérieur, grâce à son armée et sans tirer un coup de feu, de la Crimée que Nikita Khrouchtchev avait cédée il y a juste soixante ans à l’Ukraine, par souci de cohérence géographique quand l’URSS paraissait indestructible. Et Moscou ne rendra pas la presqu’île, sauf si l’Ukraine redevient le vassal accommodant que le Russe demande.

La force fait son œuvre. L’Europe et les Etats-Unis (les amants de Vénus : voir l’article précédent) sont plongés dans un profond embarras. Et Didier Burkhalter, président pour un an de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, est à la manœuvre. Vous voyez le tableau.

Rappel de l’épisode précédent. Quand le sang commençait de couler à Kiev, trois ministres européens étaient accourus pour proposer un compromis. Viktor Ianoukovytch, aux abois, avait saisi cette perche, et signé. Mais les insurgés de Maïdan ne voulaient plus de ce kleptocrate vacillant ; organisés quasi militairement, ils ont chassé le président. Le nouveau pouvoir qui s’est mis en place déplaisait tant aux Russes (on ne dit pas : aux russophones d’Ukraine) que Vladimir Poutine a employé, pour tenter de renverser ce cours défavorable, le moyen à disposition : la force armée. Et ça marche.

Cette chronique n’est pas une apologie de la violence. Elle cherche juste à attirer l’attention sur les risques que prend l’Occident, et les périls vers lesquels il va en refusant de regarder la force en face.

Les Européens, pour des raisons historiques manifestes, sont maintenant des pacifistes pas très heureux, docteurs en compromis, grands maîtres dans l’art d’arrondir les angles. Quand un coup dur arrive, ils s’éparpillent pour se cacher dans l’abri le plus proche, après avoir constaté leurs désaccords sur ce qu’il faut faire.

Les Etats-Unis, eux, rentrent à la maison avec pas mal de sang sur leur treillis, et ils veulent désormais faire confiance à leur technologie et à leur mobilité, plus aux boots dans le sable ou la steppe.

On a déjà vu ça. Naturellement, Poutine n’est pas Hitler. Mais ce qu’a entrepris le Russe en Ukraine (et auparavant, dans d’autres conditions, en Géorgie), ressemble furieusement à l’action menée par l’Allemagne en 1938 pour récupérer les territoires des Sudètes au détriment de la Tchécoslovaquie : mêmes proclamations enflammées sur la défense des «nationaux», même agitation organisée dans les populations qu’on veut récupérer, même hystérie dans la propagande nationaliste : si vous n’entendez pas le russe, vous pouvez quand même aller jeter un coup œil à la chaine de TV «Russia Today», ou sur son site internet. Vous aurez peur.

Comme en 1938, il ne manque pas de ce côté de l’Europe d’avocats, moins excités, des «intérêts géopolitiques», de l’Allemagne alors, de la Russie aujourd’hui, qu’il faudrait prendre en compte et respecter. C’est l’évidence : il faut toujours écouter ce que l’autre a à dire et comprendre ce qui l’anime. Mais la pire manière de traiter, c’est d’avancer en état de faiblesse, en ayant honte de sa force et de la montrer. Enfouir sa capacité de violence revient à la libérer chez l’autre. Regardez l’Ukraine.

La paix que les Européens souhaitent sur leur continent ne sera durablement établie – après une autre guerre ? – que s’ils mettent leurs ressources et leurs forces en commun, dans tous les domaines, et en particulier en matière de sécurité et de défense. Aujourd’hui, avec ses innombrables petites armées, l’Europe est une puissance impuissante. Et cela concerne aussi la Suisse. L’espace aérien continental, par exemple, sera mieux protégé par une défense unifiée et collective que par de petits systèmes enfermés dans des frontières. Avec ou sans Gripen…

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