Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La terreur au visage si doux

Daech est barbare. Mais regardez ces anges : Aqsa, Kadiza, Shamima, Amira. La première a 21 ans, les autres 15 ou 16. La Grande-Bretagne a découvert avec stupéfaction le mois dernier que les adolescentes, ses enfants, avaient rejoint leur aînée en Syrie. Toutes des élèves modèles dans leur high school, qui vont risquer leur vie, sous les bombes, pour l’Etat islamique.

Ebranlement. Soudain, le cliché ressassé des «loups solitaires», mauvais garçons «radicalisés» en prison, cerveaux lavés sur internet, s’efface derrière le visage tendre des jeunes filles. Elles obligent à regarder autrement cette guerre qui déborde.

Manipulées ? Ce qu’on sait de Kadiza, Shamima et Amira, c’est que dans leurs familles, musulmanes, il était question à table depuis quatre ans, davantage que dans d’autres foyers, de la tragédie syrienne. Elles entendaient les condamnations, les promesses de fin rapide du règne de l’infâme tyran de Damas, les additions de dizaines de milliers de victimes, de millions de déplacés. L’impuissance des mots.

Elles sont parties.

Bien sûr, la propagande djihadiste, qu’Aqsa relayait vers ses amies, a joué son rôle. Dans le désordre sanglant de la guerre, le discours millénariste de Daech porte : l’obligation d’émigrer, dans l’épreuve, en terre d’islam, sans espoir de retour (on brûle son passeport) ; la violence nécessaire ; l’imminence de la fin des temps, dit l’Etat islamique en citant des hadiths apocalyptiques : c’est à Dabiq, dans les nord-ouest syrien, que sera livrée l’ultime bataille des musulmans, croit-il.

Gâchis délirant.

Mais c’est ce que produit, en quatre ans, l’acceptation passive de la guerre qu’une dictature livre à son peuple pour sauver sa peau. Et quatre ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu, quand la gangrène eut gagné la région, jusqu’en Mésopotamie, pour qu’un réveil se fasse. Barack Obama, qui avait renoncé à lâcher ses missiles contre Bachar el-Assad, les fait pleuvoir maintenant sur Daech, promu, avec ses métastases, menace première et principal facteur de déstabilisation.

L’Américain n’aime pas la guerre, et il espère pouvoir livrer celle-ci d’aussi loin que possible, en poussant devant lui une alliance, inquiétante tellement elle est hétéroclite : des chiites irakiens, soutenus par l’Iran, qui s’apprêtent à reprendre la ville de Tikrit, vidée de ses habitants sunnites, avant de marcher sur Mossoul ; des Kurdes, mobilisés contre Daech avec l’ambition de se tailler eux aussi un Etat ; et une collection de régimes autoritaires, sunnites, qui se demandent au profit de qui, et à quel risque, ils s’engagent contre ces insurgés extrémistes, sunnites aussi, qui sont parfois leurs propres nationaux. On n’imagine pas pire clarté.

Que veut l’Etat islamique ? L’Occident – «les croisés» – n’est bien sûr pas son ami. Mais il n’a jamais manifesté le projet, jusqu’à présent, de porter la guerre sur les terres lointaines de cet adversaire-là. Il l’attend, éventuellement, à Dabiq. Ce que veut Daech, c’est reconstituer un espace musulman, effaçant des frontières qu’il juge artificielles, et le soumettre à son ordre prophétique, nostalgique et impitoyable. Les rois, les émirs et les généraux qui sont entrés dans l’alliance américaine sont ses vrais ennemis, illégitimes et repus, même s’il a su, parfois, leur soutirer des fonds.

Daech, sur ses terres, n’a pas rencontré de véritable résistance parmi les sunnites. Au contraire : sa percée irakienne est due au ralliement d’anciens cadres du régime de Saddam Hussein. Et il contrôle maintenant une armée de volontaires étrangers d’environ 20000 hommes.

C’est cette puissance installée qu’Obama prétend briser avec sa coalition brinquebalante. Ses généraux n’ont pas l’air très optimistes. Ils soupçonnent sans doute que la résistance de ceux qui croient se battre au nom d’Allah ne sera pas mince. Et que la vraie terreur est peut-être bien devant nous.

Kadiza, Shamima, Amira, leurs visages se durcissent et s’effacent.

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