Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

La Suisse, et maintenant?

Au cœur de l’Europe, chevauchant les Alpes et entourée par une Allemagne championne mondiale des exportations, une Autriche charmante quoique fantasque et à demi balkanisée, une Italie déchirée économiquement et incompréhensible politiquement et une jadis fière « grande nation » française qui doute de son avenir, l’Helvétie apparait trois fois bénie.

Premier de classe à bien des égards avec un des plus hauts PIB par habitant du monde, un endettement public minime, une culture de démocratie directe, des structures légères, des multinationales qui réussissent dans la globalisation, un large mélange ethnique, un système d’éducation efficace, un système de santé cher mais de haute qualité, un système de retraite étendu et un marché du travail (encore assez) libéralisé etc., la Suisse a pour principal défi de gérer la jalousie et la convoitise qu’alimentent ses indéniables succès et les inévitables expéditions punitives qu’attire l’élève préféré du professeur.

Cet enfant doré n’est pas particulièrement aimé et il ne parvient pas à comprendre pourquoi. Il flirte même parfois avec l’idée de renoncer à ses avantages comparatifs – comme pour peut-être exprimer une forme de fatigue d’une prospérité surfaite voir par candide imprudence. Comme s’il ne savait plus d’où vient cette prospérité.

Quatre pistes d'action possibles pour le premier de classe

Il y a quelques années quand tous les signes pontaient vers une plus grande intégration européenne et moins de particularisme, j'ai formulé quatre pistes stratégiques possibles qu'un pays «premier de classe» pourrait suivre pour survivre. A savoir:

1. La stratégie du «grand frère». La dépendance implicite de la Suisse vis-à-vis des États-Unis et de l'OTAN pendant la guerre froide reposait sur un accord mutuel bénéfique: alors qu'un côté offrait une place sous son parapluie nucléaire associée à un certain degré de protection militaire conventionnelle, l'autre assurait une stabilité au cœur de l’Europe qui, à l'époque, n'était pas aussi définitivement certaine pour l'Occident. En tant que «partenaire junior implicite» des États-Unis, la Suisse jouissait d'une grande latitude, qu'elle exploitait pleinement.

2. La stratégie «rejoindre». La Suisse a toujours refusé d'adhérer à l'UE avec plus ou moins d'intensité et d'enthousiasme. L’adhésion signifierait un changement radical de son ancien mode de vie, au prix, par exemple, de la démocratie directe, de droits civiques exceptionnellement solides, de sa concurrence fiscale interne, de sa propre monnaie et ainsi de suite. Compte tenu des disparités flagrantes avec ses voisins, une perte de prospérité serait inévitable. Il est probable que la Suisse deviendrait rapidement le plus grand contributeur net au sein de l'UE aux côtés de l'Allemagne. L'augmentation des transferts budgétaires entraînerait sans doute des impôts plus élevés et une réglementation accrue pour notre pays.

3. La stratégie du «changement d'école». C’est ce que font souvent les premiers de classes malheureux – et avec succès. Mais cela n’a aucune chance pour un pays sans littoral côtier et au cœur d'un continent. Certes, le commerce extérieur de la Suisse a été fortement réorienté vers l'Asie au cours des dernières années, (à cet égard, l’Helvétie est certainement l'un des pays les plus globalisés du monde). La virtualisation des processus commerciaux via Internet offre aussi de plus en plus de possibilités de rompre les liens locaux. Mais réalistement, nous ne pouvons pas échapper au fait que nous sommes enracinés en Europe. Et que nous sommes destinés à le rester.

4. La stratégie de l’«interdépendance intelligente». Cette stratégie consiste pour un premier de classe à tenter de faire usage de ses avantages compétitifs. Cette approche exige des efforts considérables car elle implique de s’employer constamment à donner assez à toutes les parties sans pour autant leur donner de raisons de se regrouper et d’extorquer encore plus. Cette stratégie exige donc que le premier de classe élimine sans relâche toutes les dépendances inutiles et accorde la priorité absolue à la projection d'une image d'invulnérabilité. Un premier de classe, n’a pas à être reconnaissant vis-à-vis de ceux qui l’entourent comme il n’a pas à devenir leur valet. Si la pression devient trop forte, il a meilleur temps de revenir à la stratégie 1, celle du  «grand frère».

Quelle option choisir?

Compte tenu de l'échec de l'Union Européenne à former un État fédéral et de changements radicaux imminents, l'option 2, rejoindre l'UE, n’est maintenant plus sur la table pas plus qu'une plus grande convergence. Ne pas faire tanguer les accords existants et donner le moins de prétexte possible à des rétorsions est probablement la seule voie viable. Même si les retombées politiques internes d'une telle voie sont potentiellement substantielles comme l'a montré le processus ardu de mise en œuvre de l'initiative populaire contre l'immigration de masse .

L’ «interdépendance intelligente», l’option numéro  4, est toujours la meilleure. Vous pouvez également la qualifier de picorage des meilleures cerises à prendre ou à donner. C’est une approche tout à fait distincte de l'adhésion - ou de l’intégration des principes liées à l’adhésion - qui est celle suivie par la politique suisse jusqu’ici. L'une des principales questions qui rend toute solution difficile est le lien relatif de notre pays avec le seul atout réel de l'UE : le marché unique. Quelle indépendance la Suisse est-elle disposée à abandonner pour conserver cet accès libre?(Etant entendu que cet accès est aussi incomplet – il reste encore beaucoup de chemin à parcourir dans le domaines des services.)

Si la Suisse veut plus – et dans les faits même si elle veut justement préserver sa position sur le long terme - elle devra accepter les implications institutionnelles de l'UE. Une plus grande intégration dans le libre-échange ne conduit en effet pas nécessairement à une détérioration, à condition que la Suisse garde des éléments essentiels comme la démocratie directe. Mais en tout état de cause, la question devra être résolue d’ici à ce que la position du Royaume-Uni dans le marché unique européen se cristallise durant les négociations sur le Brexit.

Cerises suisses

Une autre question à résoudre est celle des cerises que la Suisse pourrait être en mesure de proposer pour dissiper toute impression d'asymétrie ou de favoritisme. D'une part, nous devrions proposer de manière proactive ce que notre pays a toujours apporté à l'Europe: la stabilité au cœur du continent, l'infrastructure pour un passage facile des Alpes (désormais considérablement amélioré grâce à des investissements importants), un esprit de coopération et une propension à tous les niveaux et sur tous les sujets imaginables.

Toutefois, étant donné la réorientation générale vers la poursuite des intérêts nationaux dans le monde, la Suisse pourrait aller plus loin et remettre en avant certaines de ses qualités comme la neutralité et son rôle de plate-forme internationale. En raison de leur proximité avec les intérêts civils, les nouvelles menaces dont nous avons parlé (par exemple le terrorisme ou la cyberguerre) doivent, en effet, être combattues depuis un lieu éloigné des centres de pouvoir . A la manière de la Croix-Rouge internationale qui a eu besoin d’une base neutre pour pouvoir remplir pleinement ses fonctions au XXème siècle. Grâce à la «Genève internationale», la Suisse a joui pendant de nombreuses années d'une forme d’inviolabilité, une qualité à réinventer au sein d’un grand projet stratégique dans un monde qui se redéfinit.

Un grand frère encore utile

Etant donné l'asymétrie inévitable de la position du premier de classe suisse vis-à-vis de ses partenaires, je trouve aussi difficile de croire que cette stratégie d'interdépendance intelligente puisse être à la hauteur à elle seule.  Surtout quand tout le reste de la classe est en plein bouleversement. Il y a trop de fronts ouverts et de possibilités de demande d'extorsion de tous les côtés. Je crains qu'à plus long terme, la Suisse ne puisse se passer d'un certain degré de protection de la part d’un grand frère.

Les partenaires logiques sont les États-Unis et, plus près de nous le Royaume-Uni, qui sont tous deux à l'extérieur de la "classe" (l'UE) bien que l'Union ait une relation d’interdépendances avec les deux – en particulier si l'OTAN est amenée à s’emparer de la question migratoire. Malheureusement, distribuer quelques cerises ne sera probablement pas suffisant pour relancer cette relation hypothétique de la Suisse avec les grands frères des États-Unis ou du Royaume-Uni. Une relation plus complète, fondée sur un échange équitable, serait nécessaire.

La Suisse peut une fois de plus ramener la stabilité au cœur d'un continent européen fragile, voire instable, mais devrait probablement aller beaucoup plus loin sur la question des migrations financières et physiques (une question potentiellement existentielle aussi pour la Suisse). Lorsqu'il s'agira de peser sur le périmètre de la coopération, il y a aussi des questions de défense qui devront aller plus loin que les offres  de «partenariat pour la paix». Il y a en effet des limites à ce qu'un petit pays, entouré de tous côtés, peut faire quand il s'agit de sécuriser son territoire, son espace aérien et le cyberespace. Notre cavalier seul est appelé à devenir problématique à long terme et il est grand temps que nous commencions à explorer des compromis et à trouver un équilibre judicieux entre ce que nous pourrions et voudrions offrir, les domaines dans lesquels la coopération semble nécessaire et les questions qu'il conviendrait de déléguer.

Le problème? Des décennies d'attentes erronées – et pas seulement récemment dans la foulée des derniers résultats du référendum et des élections, mais plus généralement en ce qui concerne la viabilité de l'édification d’un État européen auquel s’ajoutent des espoirs illusoires et un complexe d'infériorité typique des premiers de classe - ont largement freiné tout débat stratégique dans ce pays. Les coups de tonnerre du 23 juin au Royaume-Uni et du 9 novembre 2016 aux Etats-Unis sonnent comme un réveil pour rattraper le temps perdu.

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