La «sharing economy» blanchit le travail au noir

Extrait d’une conversation récente avec un ami hôtelier: «C’est très bien tes HouseTrip, Airbnb, etc., et leurs chambres à 50 balles, mais eux ne doivent pas installer des alarmes incendie, respecter des surfaces minimums de salle de bains, des labels de qualité… Et la TVA, les taxes?

Au fond, c’est de l’économie au noir qui nous fait une concurrence déloyale!» Cela résume bien le sentiment qu’éprouvent un certain nombre de professionnels vis-à-vis des modèles émergents de l’économie collaborative ou «sharing economy».

Certes, les taxis suisses ne s’en sont pas pris aux conducteurs du site de partage de trajets Uber, comme cela a été le cas à l’Aéroport de Roissy à Paris. La justice helvétique n’assimile pas non plus les utilisateurs d’Airbnb à des hôteliers comme l’a fait celle de New York.

Mais, en partie, c’est parce que la prospérité du pays les a mis à l’abri de cette économie du partage de biens ou de services beaucoup moins chers.

Pourtant, entre promesse de revenus et nouveaux modes de consommation, la sharing economy croît désormais vite en Suisse. D’autant que les grandes entreprises s’y mettent. Mila a développé les Swisscom Friends pour qu’un voisin vienne réparer votre téléphone. Jacando recrute des testeurs de nouveaux services pour les CFF.

Migros veut nous transformer en loueurs de nos voitures avec Sharoo. Le risque est que toutes les corporations qui vont se sentir menacées par cette expansion aillent taper à la porte du législateur pour demander des protections.

L’internet mobile facilite et industrialise, en effet, des pratiques qui demeuraient aux marges de l’économie souterraine: sous-location de chambres, de places de parc (parku.ch, parkit.ch), de matériel pour la maison (Sharely, Pumpipump, Shrebo, Weeshare) ou pour le travail (wy.by), repas chez l’habitant (Cookeat), transports (Hitchhike, Tooxme, Karzoo)… Et le phénomène s’étend maintenant au travail. Que ce soit celui effectué par les retraités de Rent A Rentner, les livreurs occasionnels de BringBee ou les jobs à domicile de Service at Home et de Skillharbour. A quel moment ces activités cessent-elles d’être conviviales pour devenir une forme de travail déguisé ou de commerce au noir?

Service at Home à Genève, Jacando à Bâle et Homeservice24 à Zurich ont mis cette question de la légalisation du travail au cœur de leurs plateformes de jobs à domicile. Pour cela, ils ont recours à un astucieux service: quitt.ch.

En trois clics, cette plateforme permet d’assurer sa femme de ménage, sa baby-sitter ou son professeur de piano, de les déclarer à l’Office cantonal de compensation et, si la rémunération excède 1755  francs par mois, de les inscrire dans une caisse de pension. En d’autres termes, de blanchir du potentiel travail au noir.

La sharing economy n’introduit ainsi pas que des nouvelles formes de concurrence. Elle génère des bénéfices pour la société tout entière. Moins de travail au noir, c’est plus de revenus pour les assureurs et autres services sociaux.

De même, si Tooxme collabore avec le TCS c’est parce que ce dernier a réalisé que l’adoption de ce service de partage des trajets aboutit à moins de CO2 et décongestionne le trafic.

Les moindres dépenses en hôtel liées au développement d’Airbnb entraînent aussi à des séjours plus longs. C’est plus de consommation potentielle dans d’autres services touristiques. En concurrençant les services existants, l’économie collaborative les force à se réinventer.

C’est en ces termes globaux qu’elle doit être, le cas échéant, réglementée. Cela arrivera et les acteurs suisses du secteur s’y préparent avec la création récente de leur organisation Sharecon.

Plutôt que d’écouter les corporatismes, les législateurs suisses devront évaluer alors tous les effets de cette sharing economy. Et ne pas perdre de vue qu’avec son modèle reposant sur la confiance et la notoriété elle fait remonter l’économie souterraine à la lumière bien plus qu’elle ne l’encourage.

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