Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La semaine sainte de Barack Obama

Quand l’Histoire s’écrit, elle vous prend par surprise. C’est arrivé vendredi à Charleston, Caroline du Sud. Vous n’y étiez pas, mais voici:

Barack Obama, sublimé en pasteur président, faisait l’éloge du Révérend Clementa Pinckney, assassiné dans son église, avec huit fidèles noirs, par le jeune Dylann Storm Roof, enfant blanc perdu gavé de haine raciste. Plus qu’un éloge : c’était une réflexion inspirée sur les plaies mal cicatrisées de la société américaine. Avant de conclure, Obama s’est tu : le plus long silence dans un discours de président américain. Puis, doucement, il s’est mis à chanter, et tous, noirs et blancs, se sont levés pour reprendre avec lui Amazing Grace, ce chant écrit par un négrier repenti, devenu hymne de libération.

Moment magique, moment de grâce.

Il y en avait eu un autre, quelques jours auparavant, lors de la confrontation entre Dylann Roof et les enfants, les épouses, les maris de ses victimes. Retenant leurs larmes et leur envie de hurler, l’un après l’autre, les yeux dans les yeux de l’assassin, ils lui ont accordé leur pardon.

Cette scène bouleversante a eu un effet qui la veille était inimaginable : le drapeau confédéré s’efface. Cet étendard de la sécession et de la défense de l’esclavage pendant la guerre civile, que le Sud nostalgique conservait sur ses places, est peu à peu descendu des mâts.

La grâce. Faut-il y croire, comme Barack Obama ?

En tout cas, le vendredi où il a chanté terminait une semaine qui pour lui fut incroyablement bénie. Le matin même, la Cour suprême avait légalisé sur tout le territoire des Etats-Unis le mariage entre personnes du même sexe. Pas une grande victoire pour ce président récemment converti à cette révision dramatique, mais à coup sûr une défaite pour les conservateurs qui le combattent avec acharnement depuis sept ans.

Surtout, la veille, les juges de la plus haute cour avaient rejeté un recours contre la loi sur l’assurance maladie, dont l’objectif était d’émasculer cette réforme fondamentale de la présidence. Les républicains ont encore des munitions pour tenter de détruire la loi, mais chaque mois qui passe rend leur succès plus improbable.

Et comme si cela ne suffisait pas, le Congrès a accordé à Obama, malgré l’opposition de son propre camp, l’autorisation (fast-track) de poursuivre les négociations de libre échange avec l’Union européenne et l’Asie non chinoise. Sans ce feu vert, par lequel les élus se privent de pouvoir modifier le détail des traités, les pourparlers étaient condamnés.

Pour la bonne bouche, la Cour suprême a aussi pris, la même semaine, un arrêt qui devrait favoriser l’intégration et la mixité dans la construction de logements subventionnés.

Divines surprises ? En fait, les effets politiques ont des causes politiques.

Après les élections de 2014 et la prise de contrôle totale du Congrès par l’opposition républicaine, Barack Obama semblait condamné à une fin de mandat piteuse : le pire des canards boiteux (lame duck), disait-on. Sa loi sur la santé, dont le lancement avait été calamiteux, allait être taillée en pièces.

Le premier président noir a refusé d’enfiler ce manteau de misère. Il n’a pas demandé grâce, il s’est révolté contre cette fatalité, utilisant toutes les armes que la Constitution lui laisse pour agir, indifférent aux fureurs des conservateurs qui l’accusaient de se comporter en monarque. Malgré les hurlements et les manœuvres devant les tribunaux pour le freiner, Obama a signé des réformes en matière d’immigration, de protection de l’environnement, de politique salariale, dont des éléments au moins subsisteront.

Au dehors, il a fait le choix d’un rapprochement avec Téhéran, en stimulant la discussion sur le nucléaire iranien, et de renouer avec Cuba.

Cet activisme, au milieu des hauts cris, et cette créativité ont donné une nouvelle couleur au dernier quart du double mandat du démocrate. Le canard boiteux a disparu des commentaires. La semaine fertile qu’il vient de vivre était dans le fond méritée : le succès appelle le succès, l’action des résultats.

Bien sûr, en Histoire, rien n’est écrit d’avance. Barack Obama va prendre d’autres coups. Les conflits extérieurs, inextricables, dont il a hérité au Proche-Orient, vont le hanter, lui et ses successeurs. Mais il s’y est réinvesti de mauvaise …grâce. 

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