Coll Sami

DOCTEUR EN SOCIOLOGIE

Sami Coll est docteur en sociologie (2010) et ingénieur HES en télécommunications (1991). Après l’obtention de sa thèse à Genève, il fait un post doctorat à la City University of New York (2010-2011) et au Surveillance Studies Centre (2011) de la Queen’s University (Canada). Il est actuellement chercheur associé à l’Université de Genève et chargé de cours à l’Université de Lausanne. Après la publication de Surveiller et récompenser : Les cartes de fidélité qui nous gouvernent (Seismo, 2015), il démarre une recherche sur les enjeux sociaux et politiques du Big data. http://samicoll.wordpress.com

La santé «M-Cumulus»

« Le principe de solidarité est mort. Vive Cumulus ! » La société ultralibérale et ultra-individualiste en a rêvé, la Migros est peut-être en train de le réaliser.

Après avoir fait l’acquisition de Santémed, un réseau de soins précédemment détenu par l’assureur Swica, le géant orange annonce récemment l’ouverture de 6 à 10 centres de santé, il en gérera ainsi 35. Une occasion en or de relier (enfin !) le système de surveillance de la santé à celui de la consommation ? Un premier pas, en tout cas. Tant que les dépositaires des bases de données de la santé étaient des sociétés distinctes de celles qui récoltent et font usage des données de consommation, les interconnexions étaient plutôt difficile à mettre en œuvre.

La loi sur la protection des données chicane les ambitions numériques libérales, et un échange de données entre un magasin et un assureur maladie peut encore choquer l’opinion publique. Mais dès lors qu’une société contrôle à la fois un réseau de santé, des centres sportifs et un large réseau de distribution de biens de consommation, comment s’assurer qu’il n’y aura pas d’interconnexions entre des bases de données détenues par un même acteur ?

La Migros ne manquera pas de nous rassurer sur l’imperméabilité entre les différents systèmes, avec la bénédiction du nouveau préposé fédéral à la protection des données (qui sera dès le 1er juin 2016 l’ancien vice-directeur de la police fédérale suisse). Mais une brèche de taille est ouverte. En annonçant avec la main gauche qu’elle n’a « aucune intention d’utiliser ces données (cumulus) », la Migros annonce avec la main droite que « pour la prévention, on fait pas assez », et que « on devrait faire plus pour éviter l’augmentation des coûts de notre système de santé ».

Il ne se passera pas beaucoup de temps pour que les différents acteurs sociaux s’accordent à penser qu’une circulation des données bénéficiera à toutes et à tous. Pourquoi s’en priver ? Cela ne règlera-t-il pas le problème des coûts de la santé en responsabilisant les assurés, tout en participant à la relance de la croissance et en augmentant le sentiment de bien-être de tous ? On croirait entendre un entrepreneur de la Silicon Valley qui nous vante le numérique et ses miracles. Mais ici aussi ce discours se fait entendre. Le Fonds National Suisse, dans son appel à projet sur le Big Data financé à hauteur de 25 millions de francs, affirme : « plus il y a de données et plus celles-ci sont partagées, mieux c’est». Ça a le mérite d’être clair.

Lorsque je suggérais il y a plusieurs années la possibilité qu’un acteur de la grande distribution fasse usage des profils de consommateurs édifiés grâce à son système de fidélité pour proposer des primes d’assurance maladie à un prix avantageux, on me prenait pour un fou. Pourtant, aujourd’hui, tous les éléments en faveur de telles pratiques semblent réunis.

D’un côté, on a une crise du système de la santé, avec des primes qui deviennent de plus en plus difficile à payer pour un nombre grandissant de ménages. Malgré cela, l’immense opacité des assurances privées qui sont au centre du système demeure. A force de lobbying de santésuisse, le peuple aura refusé une remise en question de ce principe de détention du pouvoir par des acteurs privés.

De l’autre côté, la culture du numérique – ou plutôt, une certaine culture du numérique ‑ qui favorise une ultra-individualisation des prestations, se banalise. Des questions qui auraient semblé inadmissibles encore il y a une bonne dizaine d’années, au nom du principe de solidarité, semblent être moralement de plus en plus recevables : Est-il normal que les fumeurs bénéficient des mêmes prestations de soins que les non-fumeurs et payent les mêmes primes ? Si une personne fait attention à ce qu’elle mange et fait régulièrement du sport, est-il normal qu’elle paie le même montant de primes qu’une autre personne qui passe ses soirées avachie devant la télévision en se goinfrant de chips ? D’accord, cette personne a fait des efforts, elle s’est inscrite dans un club de fitness Migros. Mais son profil « d’effort », alimenté par la présentation d’un badge au lecteur dont sont dotés les tapis de course modernes, montre bien qu’elle tire au flanc. Méritera-t-elle les mêmes faveurs qu’une personne vraiment motivée qui brûle 700 kilo calories à chaque entraînement ?

Tout ceci ne coule pas de source et est encore moins « naturel ». Sont opérés des choix politiques radicaux, même s’ils le sont par défaut et par absence crasse de réflexion. Et ces choix forment une rupture de paradigme politique et social. Comme nous le rappelle François Ewald dans une brillante analyse du rôle des assurances à l’ère du big data, dans un Etat de welfare, l’assurance maladie agissait comme un filet de sécurité inconditionnel suivant un principe essentiel : tout le monde a le droit d’être soigné, quel que soit son origine et les raisons qui l’ont mené à souffrir d’un problème de santé.

Or, comme le souligne également le philosophe, cette « nouvelle médecine » ultra-personnalisée s’adresse avant tout à des personnes saines en proposant une gestion minutieuse d’une bonne santé. Mais alors, s’interroge-t-il : « Comment traiter les personnes, qui, par leur conduite, consciente par principe, auront choisi de ne pas suffisamment réduire tel ou tel risque parce qu’un traitement efficace existe et qu’il est pris en charge ? Faudra-t-il les pénaliser ? Les priver du bénéfice de l’assurance comme fraudeurs ? ».

Les malades sont, en quelque sort, tenus comme responsables de leur sort. La santé cesse d’être pensée comme étant un patrimoine commun pour devenir un bien individuel. Cette progression ne se heurte pourtant pas seulement à un projet humaniste. Même un point de vue cynique devrait réaliser qu’elle met en péril la création de biens et de richesses qui repose, tel que l’histoire le démontre, sur un sentiment de sécurité sanitaire et sur le maintien de la force de travail.

Veut-on vraiment précariser la santé des membres de la classe populaire ? Après tout, ce sont eux qui mangent le plus mal. Ah non, pardon, c’est vrai, ils abusent des systèmes sociaux. Heureusement, on ne manquera pas de faire usage du big data pour punir les profiteurs, peut-être en sollicitant les données Cumulus. Salauds de pauvres.

 

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