Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La Russie en passe-montagne

En 1991, un ami très averti des choses russes commentait ainsi la toute fraîche indépendance de l’Ukraine, confirmée dans un référendum par plus de 90% des votants : «Ça ne va pas durer dix ans.» Ce qu’il pressentait arrive avec treize ans de retard.

L’Ukraine indépendante n’est pas morte, mais elle est mal en point. Les coups de boutoir lui sont portés par une bizarre avant-garde d’hommes armés, vêtus de tenues de combat, visages dissimulés sous des passe-montagnes.

Naturellement, l’acrimonie entre les deux parties du pays, à l’ouest et à l’est du Dniepr, est maintenant bien documentée dans ses ressorts historiques, culturels et économiques. Mais on n’est guère surpris, en soulevant le masque des porteurs de kalachnikov, à Kharkiv, à Donetsk, comme auparavant en Crimée, de découvrir les traits de Vladimir Poutine.

Car il serait d’une extrême naïveté de croire aux dénégations du président russe quand il prétend qu’il n’est pour rien dans le désordre et la colère de l’Ukraine orientale. Quarante mille soldats mobilisés à la frontière, des opérations déclenchées simultanément et selon le même mode dans une vingtaine de villes pour occuper des bâtiments publics, sous les roulements de tambour d’une propagande effrénée : le scénario est assez lisible.

Quel est l’objectif ? Poutine est un joueur. Son projet est proclamé : restaurer la puissance russe dans tous les domaines, y compris la géographie. Mais il connaît les obstacles et les résistances, il tâte les failles et les faiblesses devant lui pour planter ses coins ou avancer ses pions.

En Ukraine, l’idéal, pour Moscou, serait d’avoir à Kiev un gouvernement de partenaires amis ou soumis. Mais ce n’est plus possible. Alors, Poutine ira aussi loin qu’il peut dans le contrôle du territoire ukrainien à l’est du Dniepr, y compris la Crimée déjà prise, en poussant idéalement jusqu’à Odessa et à la Transnistrie, ce territoire filiforme sur la rive orientale du Dniestr où l’armée russe est déjà présente. Autrement dit, les provinces qui avaient été remportées en 2004 et 2010 par Viktor Ianoukovytch, le président déchu, aujourd’hui réfugié en Russie.

Cette progression en passe-montagne rappelle un autre conflit européen : la guerre civile yougoslave. Là aussi, les combattants se masquaient devant les caméras. Là aussi, il s’agissait de faire bouger les frontières dans la confusion. Là aussi, le reste de l’Europe regardait la catastrophe avec un mélange d’effroi et d’arrière-pensées.

Aujourd’hui, personne ne veut la guerre. Elle serait un désastre pour l’Ukraine d’abord, pour la Russie ensuite. Et les Occidentaux ont fait savoir qu’ils n’iraient pas au-delà de sanctions symboliques. Ou d’opérations dans l’ombre. John Brennan, le patron de la CIA, vient de se rendre en secret à Kiev ; mais les services ukrainiens sont tellement truffés d’agents russophiles que la visite de l’espion chef américain a été révélée par Moscou…

La nouveauté, par rapport aux années 90 de l’autre siècle, c’est que le cancer nationaliste, qui rongeait les Slaves du sud, a gagné l’ensemble du continent. La Russie, dans son combat complexe, peut compter sur le soutien des nouvelles extrêmes droites, unies par la détestation de l’Union européenne qui tente vaille que vaille de freiner les empiètements russes. Marine Le Pen, par exemple, rentre de Moscou où elle s’est livrée, sans masque, à de grandes embrassades avec les élus alignés derrière les hommes en passe-montagnes. 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."