Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

La "renaissance" pétrolière américaine

En pronostiquant que la production pétrolière des Etats-Unis surpassera celle de l’Arabie saoudite (10 millions de barils par jour – mb/j) d’ici à 2020, l’Agence internationale de l’énergie est venue alimenter la fabrique à mythes économiques de Wall Street. La banque Citigroup prévoit la création de 3,6 millions de jobs grâce à ce phénomène qui, comme toutes les bonnes histoires, a un titre accrocheur: «La renaissance pétrolière.»

Il ne fait aucun doute qu’après plus de trente ans de baisse, l’extraction pétrolière américaine a rebondi grâce aux gisements non conventionnels. Après le boom, puis l’effondrement pour cause de surproduction des gaz de schiste, les exploitants se sont tournés vers les liquides présents en quantité aux marges des bassins. Du coup, la production pétrolière américaine a augmenté de plus de 30% depuis 2007. Elle devrait atteindre selon le Département de l’énergie 7,5 mb/j cette année contre 6,4 en 2012. La presse spécialisée est pleine de paris sur le moment où la production domestique dépassera les importations.

Réel, le phénomène est à distinguer des prédictions exubérantes de Wall Street. Pour le comprendre, il faut plonger dans la technique. Comme dans le cas des gaz de schiste, la possibilité d’extraire ces pétroles découle de la combinaison de deux technologies: le forage horizontal et la fracturation hydraulique. Dans un contexte de pétrole cher, ces technologies sont devenues rentables, d’autant que leur mise en œuvre a doublé leur productivité depuis cinq ans.

Des limites évidentes

Pour autant, ces technologies ont des limites technicoscientifiques que Wall Street passe sous silence. La première est géologique. Les bassins contenant les pétroles de schiste sont très hétérogènes. Cela signifie que les exploitants s’attaquent d’abord aux gisements les plus faciles. Or, comme le remarque Emmanuel Painchault, responsable de la gestion Actions matières premières chez Edmond de Rothschild Asset Management, «les analystes ont avancé des projections très fortes parce qu’ils ont extrapolé les rendements des premiers gisements à l’ensemble des bassins ».

La réalité est que sur le premier bassin exploité, la formation Bakken dans le Dakota, la production n’augmente déjà plus depuis l’automne. C’est que ces gisements sont aussi plus petits que les réservoirs conventionnels. Cela signifie que 60% du pétrole est pompé au bout d’une année et 80% après trois ans, d’où la nécessité d’ouvrir constamment de nouveaux puits. «Rien que pour maintenir la production à son niveau actuel, il faudra forer entre 5000 et 7000 nouveaux puits par an», estime Roland Vially, géologue à l’Institut français du pétrole. Le coût de ces forages étant de 4 à 8 millions de dollars, la facture est gigantesque.

Il résulte de cette situation des limites économiques. Contrairement au gaz naturel, les cours du brut sont mondiaux avec la possibilité pour l’OPEP d’influencer les prix. Or même en mettant les choses au mieux, les Etats-Unis, qui consommaient 18,7 mb/j en 2009, ne s’extrairont pas du marché mondial. D’autant moins que sous les 70 dollars le baril, les pétroles de schiste ne sont plus rentables. L’argument d’un avantage compétitif venu d’un pétrole bon marché est donc largement fallacieux.

L’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) a calculé qu’une augmentation de la production domestique de 1 mb/j n’aboutira qu’à une diminution d’un centime le litre à la pompe. Cette histoire de renaissance pétrolière qui tourne en boucle dans Wall Street devra en sortir pour être vendue au reste du monde et que soient réalisés les profits. Ce sera comme le signal «The End» à la fin du film.

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