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MÉDECIN ET VIGNERON, PRÉSIDENT DE TERRES DE LAVAUX À LUTRY

Après obtention d’une maturité fédérale en 1970 au gymnase de la Cité à Lausanne, Jean-Charles Estoppey obtient son diplôme de médecin à l'Université de Lausanne en 1977. Installé comme médecin de famille à Cully en 1983, il exerce désormais cette activité à 60% du temps. Depuis 1992, il a en effet partiellement repris le domaine viticole familial à Lutry, l'agrandissant progressivement, modernisant les modes de culture de la vigne, adhérant aux principes de la viticulture intégrée, élargissant l’encépagement. Depuis l’année 2000, il préside Terres de Lavaux à Lutry, avec notamment l'instauration d’une démarche qualité très incitative pour les vignerons, des changements majeurs au niveau de l’image de l’entreprise, une stratégie axée sur la clientèle privée et la restauration, et dès 2013 la mise en pratique d’un concept de viticulture biologique adaptative, non dogmatique et évolutive en fonction des connaissances les plus récentes.

La production mondiale de vin au plus bas en 2017. Quelle signification et quel impact ?

Le millésime 2017 aura été marqué par une récolte en baisse de 8,2% au niveau mondial. Il reste tout de même une production de 246 millions d’hectolitres, ou exprimé de façon plus concrète 24,6 milliards de litres, selon l’OIV, l’Organisation Internationale de la Vigne et du vin. Ce constat, de prime abord rassurant pour ce qui est de la sur-production mondiale, ne l’est en fait pas si on entre dans le détail de ces chiffres : Cette baisse est essentiellement due aux aléas climatiques exceptionnels qui ont touché cette année l’Italie, la France et l’Espagne, et bien sûr la Suisse, dans une mesure insignifiante à ce niveau mais souvent dramatique pour les producteurs touchés. Le gel de printemps d’abord (Italie, France, Suisse) mais aussi la sécheresse (les mêmes + l’Espagne), sont les causes de ce recul, de 23% pour l’Italie, 19% pour la France, 15% pour l’Espagne. Pour la Suisse on devrait être autour de ces 15% avec le recul le plus marqué en Valais qui a connu la plus faible récolte depuis 1966 en raison du gel.

Donc la baisse de la production concerne surtout le sud de l’Europe et est ponctuelle et non structurelle puisque liée au climat de 2017.

Par contre la production a explosé en Argentine (+ 25%), a progressé au Brésil et en Australie, s’est maintenue élevée aux Etats-Unis et en Chine. Il n’y aura donc pas de pénurie au niveau mondial, d’autant plus que de nombreux vignobles ont les structures pour « lisser » la production sur plusieurs années soit en assemblant les millésimes (Champagnes) soit en ayant plusieurs millésimes en vente simultanée (le Bordelais).

Comme souvent les seuls qui pâtiront vraiment de cette situation sont les producteurs qui ont été directement touchés par les aléas climatiques, en Italie, en France, en Espagne et bien sûr en Suisse, et nous pensons bien sûr d’abord à nos collègues valaisans mais aussi aux vaudois touchés par le gel (le Vully surtout) ou la grêle (Lavaux).

Les grands distributeurs eux ne perdront rien car ils compenseront ces manques sans problème en important deux types de vins en plus grande quantité :

- des produits bas de gamme, cultivés et vinifiés industriellement, avec les ajouts correspondant au goût du jour (copeaux, arômes divers), vendus avec des marges de rêve, provenant des régions nouvellement acquises à la viticulture comme les grandes plaines du centre-nord de l’Espagne abondamment irriguées artificiellement, avec les impacts environnementaux qu’on imagine.

- des vins des nouveaux mondes dont le bilan carbone est pour le moins discutable. En effet, outre le fait d’être produits à des conditions salariales misérables (Afrique du Sud, Amérique latine), chaque bouteille importée depuis ces contrées nécessite 1 litre de fuel environ pour son transport maritime. Sans parler des conditions de production, la plupart du temps avec des exigences écologiques ou réglementaires minimes ou inexistantes, sans commune mesure avec celles qui prévalent en Suisse. 

Comme dans de nombreuses régions viticoles dans le monde, ces vignobles peuvent aussi produire de grands vins, mais dans ces cas les prix sont comme partout élevés….beaucoup plus qu’en Suisse comme déjà relevé dans une précédente chronique dans Bilan.ch  (non le vin suisse n'est pas trop cher ).

Dans ces marchés d’outre-mer mais aussi dans le sud de l’Europe, les pressions sur le prix sont invraisemblables. On se souvient des combats menés par les viticulteurs de la région de Montpellier, dont la récolte, pourtant payée 0,60 euro le litre, a été délaissée par les négociants qui ont trouvé en Espagne des vins à 0.36 euro le litre. Comment peut-on les offrir à des prix pareils, si ce n’est en maximisant la productivité, et notamment, comme cela a été prouvé, en exploitant des personnels vulnérables (migrants, sans papier etc.) sous-payés. Ces vins se retrouvent dans la grande distribution, y compris en Suisse, à partir de Fr 2.95 la bouteille avec un nom ronflant et une étiquette racoleuse. Sans commentaire.

Ce monde-là n’a bien évidemment rien à voir avec ce qui donne du sens au vrai travail de la vigne, à savoir le respect du terroir et de la nature, de la plante, de ceux qui la cultivent, et in fine la rencontre et le partage avec le consommateur. Ce qui est possible presque partout en Suisse, soit directement chez les producteurs, ou par l’intermédiaire des nombreuses manifestations qui sont organisées autour du vin, auxquelles participent beaucoup de vignerons. Le reste n’est que business et simple consommation, sans le supplément d’âme que mérite le noble produit de la Vigne et de l’Homme.

 

Jean-Charles Estoppey

Médecin et vigneron

Président de Terres de Lavaux

www.terresdelavaux.ch

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