Patrick Zanello

ENTREPRENEURS DANS LES MÉDIAS - NEWS & SPORT FACTORY SA

A 46 ans, Patrick Zanello a un parcours professionnel jalonné par les médias, sa passion !

Une carrière professionnelle qui est passée du monde des radios locales à la presse, en passant par des agences de publicité ainsi que la télévision, au sein de sociétés telles que Ringier, Publigroupe, L’agefi, Heinz Heimann, Sonor ou Concept Media/CSM, au service de marques comme « L’Hebdo », Audemars Piguet, « Tribune de Genève », Supra, « L’agefi », « L’illustré », « TF1 », « Edelweiss », « Le Matin »…

Doté d’un esprit créatif et orienté « objectifs » qui lui a permis de développer de nouvelles activités dans les différentes entreprises avec lesquelles il a collaboré, que ce soit en marketing, vente ou organisationnel. Son parcours professionnel lui a permis de créer des attaches fortes avec la Suisse alémanique, la France et l’Italie (autant d’occasions de découvrir de nouveaux spots pour la course à pied dans chacune des villes visitées).

Amoureux des médias, du contenu tant autant que du contenant, il développe une activité d’entrepreneur des médias depuis quelques mois qui se concrétise à travers la création de News & Sport Factory SA depuis l'été 2013. Factory active dans les métiers de régie publicitaire crossmedia, dans l'activité de marketing, dans la création de contenu et dans l'événementiel pour des médias référents autour de l'information et du sport.

La presse, un investissement d’avenir ?

C’était le titre de Une de « Libération » mercredi dernier, après l’annonce du rachat à titre personnel du « Washington Post », le quotidien qui a fait tomber Nixon et celui qui a sorti l'affaire des écoutes de la NSA, par le patron d’Amazon, Jeff Bezos.

Lorsque Don Graham, 68 ans, a expliqué, devant le personnel du quotidien, que sa famille s’effaçait pour ouvrir une nouvelle ère pour le « Washington Post », il a eu beaucoup de mal à terminer son discours. En effet, cette transaction est vécue d'abord comme une abdication de la famille Meyer-Graham, après quatre-vingts ans de règne, devant la révolution Internet qui a bouleversé le marché traditionnel de la publicité et les habitudes des lecteurs.

En 1933, Eugene Meyer, un des gouverneurs de la Réserve fédérale, rachète le journal en faillite lors d'une vente aux enchères. Son gendre, Philip Graham, lui succède pour parfaire le redressement de la publication. À sa mort en 1963, son épouse Katherine prend les rênes de l'entreprise. Au fil des ans, elle devient la femme la plus puissante de Washington. Elle promeut des journalistes de talent, démocrates modérés, comme le mythique Ben Bradlee, capables de se battre et de triompher «des hommes du président». Aussi, «Kay Graham» savait réunir dans sa maison du riche quartier de Georgetown les pires adversaires politiques et les conduire à discuter de manière constructive.

Carl Bernstein

La légende vivante du journal, Carl Bernstein, ancien du Post, auréolé du prestige de son travail d'investigation dans l'affaire du Watergate avec son collègue Bob Woodward, reste optimiste: «Jeff Bezos me semble être exactement le type de choix inventif et innovant qui est nécessaire pour un nouvel engagement dans le sens d'un journalisme de haute qualité.»

Combien pour le New York Times demain ?

Donc le « Washington Post » a été vendu moins cher que le Huffington Post... 250M$ contre 315M$ pour un pure player créé en 2005. C'est la première information de ce rachat. Jeff Bezos, s'est offert pour les vacances l'un des médias les plus célèbres au monde. Pour 1% de sa fortune seulement. Autrement dit, de l'argent de poche. Acheter un journal, c'est pour Bezos comme... acheter un journal pour moi (et vous aussi sans doute). Sauf qu'il a vraiment acheté le journal!

Même si le NYT a cru bon de préciser qu'il n'était pas sur le marché, le monde financier s'est tourné automatiquement en direction du 620 8th Avenue, entre les 40e et 41e rues, dans le quartier de Midtown, siège du quotidien.

Bezos a été généreux

De l’avis de beaucoup, vu les résultats financiers de la société et comparé aux récentes transactions dans le secteur, Jeff Bezos s’est montré généreux en sortant son chéquier pour le « Post » et six autres titres du groupe. « Pourquoi Bezos aurait-il surpayé ? s’interroge sur son blog l’analyste américain Alan Mutter. Parce qu’il s’aperçoit que la valeur de la marque dépasse de loin ses performances actuelles. »

Et de lancer quelques pistes de réflexion, alors même que Jeff Bezos affirmait encore, il y a quelques mois dans une longue interview au Berliner-Zeitung fin 2012 : «Une chose dont je suis certain, c'est qu'il n'y aura plus de journaux papier dans vingt ans. Peut-être qu'ils seront des objets de luxe qu'on trouvera dans certains hôtels, fournis comme un service extravagant. La presse papier ne sera plus normale d'ici vingt ans.» Il disait aussi: «Sur le web, les gens ne paient pas pour l'information, et c'est trop tard pour changer ça.».

Des propos qu'on lit différemment quand on sait que les revenus de la version papier du Washington Post ont diminué de 4% le dernier trimestre, alors que ceux de washingtonpost.com ont augmenté, et que le site du journal a mis en place en mars dernier une version payante (après 20 articles lus gratuitement dans le mois, vous devez prendre un abonnement pour accéder à la production).

Alan Mutter imagine que le « Post » pourrait se servir des mêmes technologies qu’Amazon pour recommander des contenus à ses lecteurs ou embarquer son application par défaut sur la liseuse d’Amazon, le Kindle. Des modules de e-commerce pourraient aussi être intégrés aux sites du groupe. Mais, conclut l’analyste, « le profil de Bezos suggère qu’il ira là où aucun autre éditeur de presse n’est allé ».

Les autres actionnaires n'ont pas à se plaindre du rachat de Bezos, le cours des actions du Post ayant progressé sensiblement au cours de la dernière semaine. La famille Graham a interrogé Warren Buffett sur Bezos. Il leur a dit que c’est le meilleur PDG des Etats-Unis. Buffett détient 28% du Washington Post. La nouvelle de son acquisition a accru la valeur de ses parts de plus d’un milliard de dollars.

warren buffet

Un vrai natif de l'ère numérique pour attirer les plus jeunes

"The Atlantic" explique pourquoi la vente du quotidien est si importante, particulièrement pour une certaine génération de lecteurs: «Les lecteurs de moins de 40 ans, qui ne connaissent le Post que lors de sa période assiégée ("réduisons-les-effectifs-pour-nous-sortir-des-ennuis") peuvent avoir du mal à imaginer le rôle qu'il a un jour eu [...] Le Post se mesurait chaque jour au « New York Times » au niveau de ses journalistes, de la profondeur et l'étendue de sa couverture, de sa couverture internationale, de sa sophistication, et toutes les autres mesures d'une opération ambitieuse sur le plan national. Les gens qui ont commencé à lire le journal ces douze dernières années ne peuvent probablement pas imaginer cette différence de stature. Mais elle est spectaculaire, et elle est vraie.»

Notabilisation et lobbying pour les entrepreneurs devenus patrons d'un journal

Ce n'est pas la première fois que l'un des nouveaux riches du web se prend de passion pour la presse papier. En France, Xavier Niel a également cédé à la tentation en rachetant « Le Monde » avec Pierre Bergé et Mathieu Pigasse. Aucun intérêt business pour le milliardaire patron de Free, plus certainement un rêve secret de notabilisation. En plaçant Louis Dreyfus à la Présidence du « Monde », le trio d’actionnaires a choisi un connaisseur des médias qui a redressé admirablement le quotidien et a investi massivement pour offrir plus de contenus aux lecteurs.

En Suisse, Tito Tettamanti a investi dans les médias avec le souci de préserver et développer une presse libérale en Suisse. Tout en poussant les éditeurs vers une presse engagée, il ne cache pas sa vision de ce business: «On peut gagner de l’argent dans la presse, comme Tamedia, à qui je dis bravo, mais c’est dur».

Christoph Blocher a pris 20% des actions de la "Basler Zeitung" après avoir été très proche de la "Weltwoche".

Quant à la NZZ (le quotidien le plus influent en Suisse), ses règles de gouvernance limitent sensiblement les chances de pouvoir acheter d'un bloc ce quotidien.

antoine hubert

En Romandie, "L'agefi" est détenu depuis quelques années par Antoine Hubert du groupe médical Aevis/Genolier (Alain Duménil est co-actionnaire du quotidien). Antoine Hubert a acquis ce quotidien non pas parce que c'était une bonne affaire financière mais car cela lui permettait d'accéder à la Bourse Suisse plus rapidement qu'une introduction classique. Aujourd'hui, même si le quotidien demeure un centre de coûts, il semble très heureux de sa présence dans ce média.

L'actionnariat du "Temps" est susceptible de bouger au cours des prochains mois. Un actionnaire a montré qu'il était prêt à se défaire de sa participation, Ringier, un autre étant prêt à la reprendre, Tamedia. Cette transaction aurait pu se passer, selon la rumeur, dans le cadre de l'accord autour du "Matin semaine". Le deal a avorté, mais rien ne nous dit que les discussions autour du "Temps" soient aussi au point mort.

De manière générale, je ne pense pas que l'on puisse comparer la situation romande avec ce qui vient de se passer en France ou aux Etats Unis. Les investisseurs potentiels dans la presse, en Suisse, sont, sans doute, les mêmes hier qu'aujourd'hui; à moins que le rachat de Bezos donne de l'appétit aux Suisses ?

Jean Marie Colombani

Une des raisons du rachat d'un quotidien influent est expliquée par Jean-Marie Colombani dans son livre « Un Monde à part » consacré au quotidien français « Le Monde » qu'il a dirigé: "Les autres, politiques, patrons, changent de regard lorsque vous devenez propriétaire ou directeur d’un quotidien d’influence comme « Le Monde »."

Aux USA, Amazon a très fortement augmenté ses dépenses de lobbying et devrait battre des records cette année. Il sera, de fait, difficile pour le « Washington Post » d’être considéré comme objectif à propos d’un grand nombre de sujets importants, allant des impôts sur les grandes entreprises et de la taxation des ventes sur Internet au commerce des e-books et de toutes sortes de gadgets à mesure qu’Amazon arrive sur de nouveaux marchés, dont les smartphones. Il y aura peu de thèmes où le journal pourra se dire véritablement indépendant sans conflit d’intérêt.

D’autre part, il n’a fallu qu’un appel rapide du gouvernement américain à Bezos pour chasser Wikileaks de la plateforme de cloud d’Amazon. Que se passera-t-il si Bezos reçoit un appel à propos du traitement présent ou futur d’un sujet? D’autant plus qu’Amazon a récemment décroché un contrat de 600 millions de dollars pour construire un data center pour la CIA, embauchant 500 personnes en Virginie, juste à côté de Washington (si Amazon mène bien sa barque, il y aura d’autres contrats gouvernementaux en vue).

Bezos est le nouveau Steve Jobs

Le mot qui revient souvient dans les portraits du milliardaire Bezos est «patient». Farhad Manjoo le décrit ainsi: «En tant que businessman, Bezos a trois particularités qui le définissent. Il est entièrement concentré sur la satisfaction de ses clients, même si c'est au détriment à court terme de son entreprise. Il est incroyablement patient, prêt à laisser des années à une idée en train de se réaliser avant d'en attendre un retour financier (c'est lié à une autre particularité: sa capacité à convaincre les marchés de lui laisser carte blanche pour faire ce qu'il veut, y compris en se contentant de petits profits indéfiniment). Plus important encore, Bezos est fasciné par les nouveaux business modèles. Il est constamment à la recherche de nouvelles façons de vendre des courses, des services du cloud, des médias, et tout le reste.»

Prédire l’avenir de la technologie est facile, c’est beaucoup plus dur de saisir ce que devrait être une entreprise dans cet avenir. Jusqu’ici tout va bien pour Bezos. Ses succès n’ont pas été obtenus aisément et il mérite d’être reconnu pour un travail dur et bien mené. Réinventer l’économie de la presse pourrait être téméraire, mais cela mérite d’être tenté. J’espère qu’il le fera et utilisera son argent pour expérimenter des modèles économiques.

Espérons alors qu’il en sortira un business model que d’autres journaux pourront également utiliser, et même en tirer profit. Le «Washington Post» pourrait s’en tirer parce qu’Amazon a beaucoup à vendre.

Peut-être que le nouveau modèle économique de la presse est que chaque journal devienne une filiale d’Amazon ? 

Bezos

Pour aller plus loin:

L’analyse de Michael Shanahan, chercheur spécialiste des médias à l’université George Washington

En vidéo, Katharine Weymouth, publisher et CEO du Post, explique cette cession.

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