Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La piste suisse de Molenbeek

La justice suisse n’a plus de pitié pour les djihadistes. En mars, le Tribunal pénal fédéral a condamné lourdement, malgré des indices fragiles, trois Irakiens liés à l’Etat islamique. Ce verdict tranche avec la clémence que les mêmes juges avaient montrée, neuf ans auparavant, pour de bien plus gros poissons. Ils avaient alors laissé partir, avec un léger sursis, Malika El-Aroud. La Veuve noire était rentrée libre chez elle : à Molenbeek, Bruxelles.

Pourquoi la Veuve noire ? Son mari, deux jours avant le 11 septembre 2001, avait assassiné dans un attentat suicide Ahmed Chah Massoud, le chef de la résistance aux Taliban en Afghanistan. Malika El-Aroud portait avec fierté ce deuil ordonné par Al Qaïda.

Munie d’un nouveau mari, cette Belge d’origine marocaine avait ensuite établi en Suisse, à Guin, un centre de propagande de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Les images d’extrême violence, de décapitations, qui étaient diffusées à partir du territoire fribourgeois avaient provoqué l’intervention de la justice – et la légère réprimande des juges fédéraux.

L’époux de la Veuve a plus tard été tué par un drone américain au Pakistan. La femme, elle, purge depuis 2010 une peine de prison pour un autre projet violent, en Belgique.

Histoire ancienne ? Pas tant que ça : elle est liée aux attentats qui ont ensanglanté Paris et Bruxelles, et elle éclaire le cercle étroit du gang terroriste auquel l’Europe fait face.

Quand Salah Abdeslam, le survivant de l’expédition parisienne contre le Bataclan, a été arrêté à la mi-mars dans le quartier de Molenbeek, il était caché et protégé par un complice du nom d’Abid Aberkan. En Belgique, Aberkan est un nom connu dans les milieux djihadistes. La tante d’Abid, Fatima, est elle aussi en prison. C’est une grande amie de Malika El-Aroud. Les deux femmes buvaient ensemble les paroles du prédicateur extrémiste d’une mosquée sauvage de Bruxelles, le franco-syrien Bassam Ayachi. Et c’est ce violent saint homme qui avait présidé à l’union de Malika et de son premier mari, le futur assassin de Massoud.

Etourdissante présence des femmes ! L’enquête belge semble indiquer que l’Etat islamique a déniché à Bruxelles son principal relai recruteur sur recommandation de Fatima Aberkan. Son nom est Khalid Zerkani, originaire du Rif marocain, comme bon nombre des membres du réseau aujourd’hui sous les verrous. Zerkani a lui aussi été arrêté, et l’auscultation de ses ordinateurs et de ses téléphones montre qu’il était l’homme orchestre de la nébuleuse terroriste de Molenbeek et alentours. Les noms des membres des commandos de Paris et de Bruxelles sont dans ses fichiers. Et tout montre qu’il a recruté des exécutants en fonction des besoins de l’Etat islamique : non pas une bonne connaissance du Coran, mais des compétences de délinquants en matière d’armes, d’action clandestine et de recherche de planques.

De toute évidence, les juges du Tribunal fédéral ne savaient pas à qui ils avaient affaire quand ils ont légèrement condamné en 2007 Malika El-Aroud et son second époux. Neuf ans après, on y voit un peu plus clair. Et une chose frappe : les auteurs de tous les récents attentats paraissent être reliés entre eux. Le réseau ressemble moins à une organisation politique ayant fait le choix de la violence qu’à un gang dont les membres sont surtout unis par le sang versé.

Est-ce rassurant ? Peut-être, si on rapproche cette révélation des résultats d’une recherche qui vient d’être réalisée sur un large échantillon de jeunes Arabes de 18 à 24 ans. Cet étude, menée par ASDA’A Burson-Marsteller, fait apparaître un rejet massif de ce que représente l’Etat islamique dans cette population : 80%. D’un autre côté, quand on leur demande d’expliciter les raisons qui peuvent pousser un jeune Arabe vers le djihadisme, très peu avancent des motifs religieux ; ils mettent en cause le chômage et la souffrance économique. De quoi nourrir notre propre réflexion.

 

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