Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

La peur et la crédulité

L’élection du nouveau pape François a mis en relief toute l’ambiguïté de notre époque. L’Eglise catholique est critiquée de toute part pour ses positions ultraconservatrices et son déni des scandales qui l’agitent. Mais quand il s’agit d’annoncer un nouveau pape, la population retient son souffle, et les médias du monde entier déferlent sur la place Saint-Pierre.

Pourquoi? Pendant l’attente, je me rappelais le premier discours du pape Jean Paul II le 22 octobre 1978 et qui commençait par ces mots: «N’ayez pas peur…» Alors que l’économie sème la crainte d’un avenir pire que le présent, les Eglises retrouvent peu à peu leur spécificité première: l’espoir.

Ce ne fut pas toujours le cas. Le déclin de l’Eglise catholique commença le jour où le message d’espoir des temps premiers (être chrétiens, c’était lutter ensemble contre la peur…) fut remplacé par un message d’autorité et de crainte venu d’en haut, et qui ultimement débouchera sur l’Inquisition.

L’économie moderne ne refait-elle pas le même chemin? «Le progrès calme et fort, et toujours innocent…» clamé par Victor Hugo n’a-t-il pas été remplacé par l’appréhension des délocalisations et les pressions sur l’emploi?

La confiance dans un avenir meilleur a cédé la place à la peur du lendemain. Sans gérer l’espoir, l’économie d’aujourd’hui n’a pas plus d’avenir que l’Inquisition d’hier. Or la peur engendre la crédulité. Dans son livre La démocratie des crédules, le professeur Gérald Bronner, de l’Université Paris Diderot, met en évidence comment internet renforce les croyances les plus folles.

En fait, les moteurs de recherche ne font qu’enfoncer un sillon idéologique déjà établi. Si vous pensez déjà que la CIA est à l’origine des attentats du 11 septembre, vous ne trouverez dans les 60 premiers résultats de recherche (les seuls qui comptent) que des idées qui réconfortent votre thèse. Si vous êtes un partisan de la théorie du complot sur ces mêmes attentats, vous trouverez plus de 100 arguments différents – depuis la faille sismique jusqu’aux extraterrestres – pour renforcer votre conviction.

Tout le monde n’est évidemment pas dépourvu d’esprit critique. Mais la conséquence inattendue des moteurs de recherche est de donner des arguments à n’importe quelle idée. La peur engendre la crédulité qui se nourrit de pseudo-faits sur internet.

Aujourd’hui, n’importe qui peut attaquer n’importe quelle entreprise, n’importe quel gouvernement, et, plus grave, n’importe quelle personne en se parant des atours d’une infaillible connaissance glanée sur internet. Pensez n’importe quoi, il y aura toujours quelqu’un sur la toile pour vous donner raison… Le citoyen expert est né! Expert, mais crédule…

Il faut une vision du futur

Nous sommes probablement un des pays les mieux gérés du monde, un des plus compétitifs,celui cité en exemple et avec envie par le reste desnations. Mais à force d’austéritéet de menaces, on fait aussile lit d’une multitude d’idéologies adverses. Si les entreprises ne savent plus gérer le besoin naturel d’espoir de la population, d’autres s’en chargeront.

A chaque votation – et pas uniquement Minder – le monde de l’économie est incapable de faire valoir son point de vue. Ce n’est pas uniquement une question de communication. C’est plus profond. «On ne conduit le peuple qu’en lui montrant un avenir…», disait Napoléon.

Sans cette vision du futur – au-delà de faire des profits – la peur et la crédulité l’emporteront toujours sur la raison. Nos entreprises, surtout les grandes, sont en train de perdre la bataille de l’espoir. Chaque fois qu’il y aura une nouvelle votation, elles n’arriveront pas à convaincre. Le sillon négatif est creusé de plus en plus profond.

Si même le Vatican a compris le message de l’espoir et tente de réagir, alors pourquoi pas nous?

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