Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

La légitimité, le débat essentiel de cette année

Au fond le management moderne tient en quatre mots: efficacité, changement, complexité et… légitimité. La gestion de l’efficacité a fait des progrès considérables ces dernières années: qualité, re-engineering, outsourcing, offshoring, etc.

En conséquence, la productivité a augmenté et le prix de nombreux produits a diminué. Au contraire, la gestion du changement est restée au stade de slogan. Quant à la gestion de la complexité, c’est, euh, complexe… C’est en fait un poison qui gangrène les organisations publiques et privées. Le théoricien Peter Drucker disait: «Il semble que la fonction principale du management aujourd’hui est de rendre difficile la vie des gens» – employés et clients, logés à la même enseigne.

Reste la légitimité. Ce sera le débat essentiel de cette année. Quelle est la légitimité du profit, de l’entreprise et de ceux qui la dirigent? Quelle est la légitimité du capitalisme moderne, qui semble incapable de sortir de la crise et du chômage?

La question plus simplement posée est: «Pourquoi vous?» En politique, la réponse est plus simple. Le président américain Thomas Jefferson disait que «la volonté du peuple est la seule fondation légitime de tout gouvernement». Dans l’armée, c’est presque aussi simple. Un colonel est légitime dans ses fonctions parce qu’il est… colonel – un point c’est tout.

Dans le monde des entreprises, c’est plus compliqué. Le chef d’entreprise est nommé, pas élu, ou il s’autodésigne parce que c’est un entrepreneur. Le conseil d’administration, l’assemblée générale des actionnaires ont un droit de regard, mais souvent de loin…

L’initiative Minder sur laquelle nous allons prochainement voter est plus qu’une remise en cause des rémunérations excessives. Elle pose la question de qui détient la légitimité dans une entreprise. En renvoyant la responsabilité aux actionnaires, cette initiative est juste sur le fond mais peu crédible sur la forme. Il est vrai que l’assemblée générale des actionnaires est l’émanation «populaire» des propriétaires de l’entreprise.

Mais quand on sait qu’un actionnaire détient une action en moyenne neuf mois (parfois beaucoup moins pour les technologiques), a-t-il vraiment la légitimité pour s’exprimer et décider sur le long terme de l’entreprise? Beaux débats en perspective…

Performance et leadership

Il existe bien sûr une légitimité qui dépend de la performance. Le même Peter Drucker: «Le management, c’est la substitution de l’autorité du rang (ex. l’armée ou la noblesse) par celle de la performance.»

Steve Jobs était légitimé parce qu’il avait eu la vision du Mac, de l’iPhone, de l’iPad, etc., et qu’Apple avait atteint la plus forte capitalisation boursière mondiale. Jack Welch, l’ancien patron de General Electric, affichait un record de presque cent trimestres consécutifs d’augmentation de la profitabilité de l’entreprise – inutile de dire que personne ne questionnait sa légitimité.

Il y a aussi une légitimité de la personne, en d’autres termes le leadership ou le charisme. Mais est-ce assez? Henri Ford rappelait volontiers: «Une affaire qui ne fait que des profits est une pauvre affaire…»

Aujourd’hui, mes étudiants ne sont pas intéressés par des entreprises qui ne font que de l’argent. Ils veulent plus: une contribution réelle à la société et au monde qui les entoure.

Dans la liste de Fortune des sociétés les plus admirées, les trois premières sont Apple, Google et Amazon. Qu’ont-elles en commun? Elles ont profondément modifié notre vie et, surtout, elles nous ont fait rêver. Que ce soit le capitalisme, une entreprise ou ses dirigeants, la légitimité profonde vient d’une capacité à créer un enthousiasme pour un monde meilleur.

Personne n’est réélu sur des larmes et du sang, même pas Churchill… Aucune entreprise n’est créée sur du rêve, mais aucune ne l’est sans du rêve. C’est peut-être cela la vraie légitimité…

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."