Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LA HAYE/Le Mauritshuis accueille la Frick Collection

Tout se paie dans la vie. Il s'agit ici d'un rendu pour un prêté. Durant sa réfection (le musée a rouvert le 27 juin 2014), le Mauritshuis de La Haye avait envoyé une partie de ses tableaux à la Frick Collection. Il y avait notamment «La jeune fille à la perle» de Vermeer, la «Joconde» hollandaise. L'institution new-yorkaise, qui confie rarement un tableau, a dû se fendre de 36 œuvres en retour. Elles se trouvent depuis le 5 février dans les nouvelles salles temporaires du Mauritshuis, créées en sous-sol, comme l'entrée, le restaurant ou la librairie. Pas question de toucher au bâtiment construit vers 1640 pour Maurits de Nassau-Singen, gouverneur d'un Brésil pour quelques années néerlandais! C'est l'un des chefs-d’œuvre architecturaux du pays. 

Deux bannières flottent devant l'entrée, avec un visage connu. Il s'agit de celui de «La vicomtesse d'Haussonville», peinte par Ingres qui mit trois ans à parfaire son image. Longtemps accroché au château de Coppet, le tableau a été acquis pour la Frick en 1927. Le magnat de l'acier Henry Clay Frick était mort depuis neuf ans. Sa veuve vivait dans la demeure construite sur la Ve avenue en 1913-1914 par Thomas Hastings. Un pastiche du XVIIIe siècle, comme on les aimait alors (pensez au Musée Nissim de Camondo à Paris). Le public n'avait pas encore accès aux collections, que complétait sa fille adorée Helen. Ce sera chose faite en 1935, Madame Frick ayant quitté cet univers peuplé de merveilles pour un autre monde plus inquiétant en 1931.

Le magnat de l'acier

Mais peut-être faut-il que je vous parle maintenant de Monsieur Frick, un nom qui semble lié à l'argent. L'homme était né en 1849. Il participa activement à la montée industrielle de Pittsburgh, passant du coke (le charbon, pas la drogue!) à l'acier. Millionnaire à 30 ans, le self made man avait une réputation de dureté extrême. Sa répression de la grève de 1892, organisée par une milice, fit dix morts (1). L'homme traînait déjà la casserole, autrement plus lourde, du barrage de Johnstown en 1889. Ayant abaissé son sommet pour y construire une route menant à son club de golf ultra-chic, il fit s'écrouler l'ouvrage. Deux mille deux cents cadavres, ce qui ne l'empêcha pas d'être absous par la Justice. 

Ayant failli se faire assassiner, Frick décida que l'air de New York était plus sain. Il y régnait une compétition entre multi-millionnaires pour posséder la plus belle collection de tableaux. Anciens et européens, bien sûr. Le tout à loger dans le plus bel hôtel particulier possible, dans le style français ou à la rigueur italien. L'Amérique vivait le temps des Pierpont Morgan, des Havemeyer (au goût plus contemporain) des Isabella Gardner, des Jules Bache et des Randolph Hearst. Frick, qui n'y connaissait rien au départ, comprit que l'art sert aussi d'élévateur social. Il acheta beaucoup et cher. Sa décoration de Fragonard lui coûta 1.250.000 dollars or. Je renonce à tenter une conversion actuelle.

Une fille historienne de l'art

Des Rembrandt, des Vermeer, des Boucher accumulés par le patriarche, le visiteur ne voit rien à La Haye. Il semble exister une clause empêchant leur sortie. Les 36 œuvres présentes sont entrées à la Frick depuis 1919. Intelligemment, le magnat avait laissé la porte ouverte. Sa fille était très impliquée dans l'histoire de l'art. Elle devait créer l'une des plus importantes bibliothèques spécialisées du continent, avec une photothèque pionnière. Restée célibataire, favorisée par le testament paternel, Helen dirigea la Frick d'une main de fer, mourant à 96 ans en 1984. Elle s'était retirée en 1961 après un ultime combat contre les Rockefeller, «trustees» contre son gré du «board». 

Comment la Frick acquiert-elle? Il y a les achats, bien sûr. Les visiteurs du Mauritshuis peuvent ainsi voir le Cimabue, le Memling, le dessin de Pisanello ou le retable de Van Eyck payés par Helen, qui aimait beaucoup les primitifs. Elle appréciait leur sévérité (2). Mais il y a aussi des legs et des dons, parfois récents. Certains amateurs se sentent ici comme dans un club. Contrairement au Metropolitan Museum, où ils se retrouvent perdus dans la masse, ces mécènes seront mis en valeur par la taille humaine de l'institution, dirigée aujourd'hui par Anne L. Poulet.

Un décor restituant l'ambiance

Seulement voilà! Il s'agit de donner une pièce digne du trésor amassé par deux générations de Frick! Le public, nombreux, découvre ici quelques-uns des plus beaux bronzes italiens de la Renaissance, un Sèvres fabuleux, la pendule allemande du XVIe siècle la plus riche et la plus complexe. Ces objets se découvrent sur une immense table de bois, posée sur un gigantesque tapis d'Orient. Le décorateur a voulu restituer le climat de la Frick, qui participe des deux tendances Rothschild: le brillant XVIIIe et l'austérité médiévale. Une rotonde abrite ainsi «L'Ange de Lude», la plus belle statue gothique française de métal, les murs reprenant les couleurs de la maison new-yorkaise. 

C'est une petite manifestation, bien sûr. Mais tout se révèle ici extraordinaire. A part ça, le Mautitshuis nouveau ressemble furieusement à l'ancien. Il y avait déjà eu des travaux importants dans les années 80 pour remettre en état le bâtiment original. 

(1) L'histoire de la grève est racontée dans l'exposition, mais le barrage a, si j'ose dire, sauté.

(2) Helen a exclu la création moderne, alors que son père achetait Degas ou Whistler, qui ressortaient alors de l'art contemporain.

Pratique

«The Frick Collection», Mauritshuis, 29, Plein, La Haye, jusqu'au 10 mai. Tél.003170 302 34 56, site www.mauritshuis.nl Ouvert le lundi de 13h à 18h, du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Photo (Frick Collection): Le visage de la vicomtesse d'Haussonville, peinte par Ingres entre 1842 et 1845.

Prochaine chronique le mercredi 18 février. Du nouveau au Mamco genevois.

 

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