Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

La «Guerre pour le Grand Moyen-Orient», vue par un ancien militaire

Dans son dernier ouvrage, l’historien et ancien colonel de l’U.S. Army Andrew J. Bacevich explique comment le chaos et la désolation au Moyen-Orient sont le produit des visées géopolitiques états-uniennes depuis près d’une génération[1]. Après trois décennies d’opérations militaires – comprenant des attaques de drones, des bombardements indiscriminés, la torture et des milliers de morts civiles – tout porte à croire qu’on a créé de toutes pièces les conditions propres au développement de ces forces islamistes qu’on prétendait combattre.

Alors que les fronts se sont démultipliés l’historien se résigne en fin d’ouvrage : « Est-ce que le fait de battre l’Etat islamique (EI) changera quelque chose ? demande-t-il. Réponse : probablement pas, tant que les causes lui ayant donné naissance seront encore présentes. » Et ces causes quelles sont-elles ? Elles se fondent selon Bacevich sur une amnésie autant que sur la résignation, relayées par une couverture médiatique déficiente refusant de comprendre son origine et son histoire.

Comment expliquer aujourd’hui plus généralement cette confusion, née de la « brume de guerre » qui confond la réalité avec la fiction, quand elle ne fait pas purement disparaître la première au profit de la seconde[2] ? Qui acceptera d’incriminer les responsables, ainsi que les puissants alliés régionaux des Etats-Unis, Israël et l’Arabie Saoudite, dans cette débâcle ? Il faut comme le suggère Bacevich revenir aux déterminants militaires et au rôle des « planificateurs » derrière le théâtre de la guerre[3].

Le Moyen Orient dans la sphère sécuritaire américaine

Dans son chapitre d’introduction « War of Choice », A. Bacevich rappelle de quelle façon une intervention militaire dans la région a été préparée par un groupe décidé à « révolutionner » la guerre. Ceci coïncidait avec l’ascension de Donald Rumsfeld au poste de chef du Pentagone en 1975 et précédait de peu l’emploi de moyens cachés, ou « covert actions », afin d’attiser le sectarisme en Afghanistan contre toute velléité russe dans le sous-continent à la fin de la même décennie. L’adoption de la doctrine Carter signifiait en 1980, selon l’historien américain ni plus ni moins que : « l’instauration d’un protectorat U.S. informel sur la région »[4], plaçant le Moyen-Orient dans leur sphère sécuritaire par une réactualisation de la « doctrine Monroe », devenue «  doctrine Roosevelt », avant de devenir la doctrine Eisenhower (janvier 1957) se drapant dans le manteau de l’anti-colonialisme[5].

La première directive du Pentagone « Defense of the Arabian Peninsula » sous le nom de OPLAN 1002 sous la présidence Ronald Reagan (1981-1988) prévoyait une augmentation graduelle de la présence américaine et la possibilité d’emploi de mesures préventives. À une époque où le conflit israélo-palestinien embrasait le Liban, la participation américaine aux opérations militaires avait permis de tester comment désinformer l’opinion public. La mise en garde faite à l’époque par le président Reagan: « We must not and will not be intimidated by anyone, anywhere » suivait la mort de 241 Marines à Beyrouth, présenté comme « acte de guerre » par l’emploi du terrorisme[6]. On doit à l’un des anciens agents du Mossad (services secrets israéliens), devenu donneur d’alerte, l’explication de la responsabilité du Mossad dans cette attaque, une terreur destinée à garder Washington engagé aux côtés d’Israël[7].

Il est singulier de relever que le général Peter Pace, à la tête des corps d’armée U.S. (JCS) et de l’U.S. Central Command-Pentagone (CENTCOM) ait cherché à justifier l’engagement militaire des Etats-Unis en 2006 comme un écho à ce premier attentat de Beyrouth : « People say the war started on September 11, 2001, but you could make a case for the war having started in October 1983 when Hezbollah destroyed the Marine barracks and killed over 200 American marines that were stationed there »[8].

«Nouvel ordre mondial»

Un jalon venait d’être posé, qui autorisait le lancement d’un « programme secret » capable de légitimer l’emploi préventif d’une force illimitée dans un futur à déterminer. Les mois suivants voyaient la survenue de nombreux « actes terroristes » appuyant l’effort sans précédent de redéfinition de la conduite de la guerre[9]. On peut comprendre que les opinions publiques n’aient pas saisi la portée des changements en cours ce qui donne toute l’importance de l’approche historique proposée par Bacevich.

Après l’ère Reagan, c’est à George H. W. Bush, ancien directeur de la CIA, que revenait la responsabilité de mener la toute première guerre dite « du Golfe » qui propulsait les Etats-Unis dans le rôle de puissance hégémonique régionale. Le « double jeu » mené contre l’Iraq de Saddam Hussein est dénoncé par l’historien de Boston qui pointe le rôle du CENTCOM dans cette « marche en avant », déclanchant l’OPLAN 1002-90 aboutissement d’une décennie de plannification militaire[10].

L’opération militaire contre l’Irak en 1990 ouvrait de ce fait la voie à un « nouvel ordre mondial », renouveau du « siècle américain » unipolaire d’après George H. Bush[11]. Une version recyclée des approches impériales allemandes et britanniques qui, à l’aube du 20ème siècle, cherchaient obstinément à neutraliser les empires Russes et Chinois en Asie. Avec en ligne de mire, le contrôle des zones côtières des mers chaudes et plus particulièrement du Golfe persique. L’insécurité et le chaos pouvaient ainsi servir à justifier la projection des forces militaires U.S. si loin à l’extérieur de leurs frontières.

Un effort sans précédent de redéfinition du concept de souveraineté. Le second volet de cette grande stratégie portait sur une domination des communications sur le champs militaires, sans exclure les civils, objet de la RMA (Revolution in Military Affairs) promue par une nouvelle génération de militaires de l’après-Vietnam, parmis lesquels le général Wesley Clark[12].

Suite aux attaques contre l’ambassade américaine au Kenya, le 7 août 1998, le CENTCOM intitulait symboliquement sa première mission contre le réseau Al-Qaeda, « Operation infinite Reach » (littéralement : « portée infinie »). Cette nébuleuse djihadiste était née des financements saoudiens et américains à l’époque de la guerre d’Afganistan (avec pour base le Pakistan)[13]. À l’époque l’opinion public était « conditionnée » par un barrage de communications diverses à accepter cette « nouvelle réalité » qui faisait des Etats-Unis le dernier garant de paix mondiale, éloge d’une « guerre du future » (selon l’expression de Madeleine Albright, la secrétaire d’Etat de l’époque). Cependant et comme le rappelle Bacevich : « Once again, U.S. policymakers were mistaking symptoms (terrorism) for disease (profound political and social dysfunction exacerbated by ill-advised policies). »[14] Suivant l’attaque contre l’USS Cole, attribuée à Al Qaeda le 12 octobre 2000, le général Tommy Frank, commandant CENTCOM déclarait: « Terrorists have declared war on us. We shouldn’t back away »[15].

Une autre révolution, qui n’est pas l’objet de l’ouvrage de Bacevich, était lancée au sein de l’agence d’intelligence militaire (National Security Agency ou NSA)[16]. Prétextant du bug informatique du nouveau millénaire 2k, celle-ci se préparait à étendre ses programmes de surveillance et de cyber-espionnage[17]. Programmes qui trouvèrent leur justification après les attaques du onze septembre à New York - 9/11 et qui furent aussitôt mis au service de la « guerre globale contre la terreur » (Global War on Terror).

Si notre auteur admet que rien ne permet de dire que le Pentagone avait élaboré un plan général, pré-établi, pour cette guerre, il concède que : « to undertake a global war was to remove limits on the exercise of American power »[18]. Donald Rumsfeld avait déclaré une semaine après 9/11: « Nous avons un choix, soit de changer la manière dont nous vivons, ce qui est inacceptable, soit de changer leur façon de vivre, et nous avons choisi la dernière option. »[19] Il écrivait confidentiellement au président Bush: « If the War does not significantly change the world’s political map, the US will not achieve its aim. »[20] 

«Guerre contre la vérité»

Si l’on entend mieux comprendre l’étendue de cette guerre pour le Grand Moyen-Orient, il faut ainsi rappeler, au-delà du travail certes minutieux de Bacevich, les recherches d’autres experts, dont Patrick Tyler qui a exposé l’étendue des mensonges d’état, notamment sur le volet des relations américano-saoudiennes, dont l’affaire Iran-Contra (1982-1986) pour laquelle Israël avait joué le rôle de pourvoyeur d’armes à destination des commandos de terreur nicaragayens[21] ; James Risen explique la manière avec laquelle des canaux de financement illégaux ont pu nourrir le conflit dans la région, tout en entretenant la « brume de guerre » produit d’une désinformation systématique[22]. Jeremy Scahill montre enfin comment le Pentagone semble être au cœur d’un réseau de firmes privées, qui perpétuent la violence aveugle et meurtrière, acceptée au nom de la sécurité et des intérêts U.S., et attisant le désir de vengeance[23].

Tous ces auteurs s’entendent pour parler d’une « guerre contre la vérité » qui rend impossible de trouver une issue à cette guerre, servant les intérêts des industries militaires qui entretiennent les centaines d’experts, de think tanks et d’agences privées[24]. On estime aujourd’hui que le Pentagone emploie près de 27'000 conseillers en relations publiques pour un coût annuel de $4.7 milliards[25].

Comme l’écrivait l’historien Howard Zinn : « Les préparatifs de guerre maintiennent en activité une bureaucratie militaire abusivement pléthorique et permettent aux entreprises de faire des profits et de proposer suffisamment d’emplois aux citoyens ordinaires pour obtenir leur soutien. Enfin, ils permettent aux politiques de s’arroger des pouvoirs spéciaux car la peur de l’ « ennemi » devient le fondement même de la politique imposée par une poignée de politiciens qui ne se sentent pas liés par aucune règle constitutionnelle, aucune contrainte de décence, aucun engagement envers la vérité. »[26]

L’histoire racontée par Bacevich, du point de vue d’un ancien militaire remet en lumière le rôle des architectes et planificateurs qui ont su rendre licites l’emploi de la terreur, justifié par leurs préjugés: « Ultimately the war’s architects were seeking to perpetuate the privileged status that most American take as their birthright. »[27] Il laisse entendre qu’une des clés réside dans la réaffirmation de contre-pouvoirs, incarnés par une opinion publique informée et non désinformée et par une classe politique qui s’engage pour réguler et limiter le champ d’action des lobbys et de ceux qui les financent, laissant croire que tout peut continuer ainsi.

 



[1] Andrew J. Bacevich, America’s War for the Greater Middle East, a military history, New York, Random House, 2016.

[2] Il est a noté que l’un des généraux qui sera en charge de la stratégie Iraquienne après 2003, David Petraeus avait écrit dans sa dissertation de doctorat : « What policymakers believe to have taken place in any particular case is what matters more than what actually occurred. » dans David Howell Petraeus, « The American Military and the Lessons of Vietnam », Princeton University, 1987, non publiée, p.13 (cité dans Bacevich, p. 283).

[3] Une entreprise que l’historien de la Boston University a poursuivi par son œuvre, voir sa bibliographie sur : http://www.bu.edu/history/files/2013/11/bacevichCV.pdf

[4] Ibid. p. 29

[5] À ce propos voir Patrick Tyler, A World of Trouble, New York, Farrar, Strauss and Giroux, p.59

[6] Attaque du 23 octobre 1983.

[7] Victor Ostrovsky, By Way of Deception, New York, St. Martin’s Press, 1990 cité dans Rodney Stich, Defrauding America, Encyclopedia of Secret Operations by the CIA, DEA, and other covert Agencies, Alamo Cal., Diablo Western Press, 1998, p. 529.

[8] Déclaration faite en 2006, cité par Bacevich, in op. cit. p.273.

[9] L’attribution de ces actes aux membres des guérillas palestiniennes et divers factions y compris du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) ne tenait pas compte du fait que ces factions les plus radicales étaient infiltrées par le Mossad afin de décrédibiliser en la divisant la cause politique du Fatah palestinien.

[10] Bacevich, op. cit. p.113

[11] George Bush Sr. New World Order speech, 11 septembre 1991 devant la Chambre du Congrès. Transcription sur « The American Presidency Project », http://www.presidency.ucsb.edu/ws/?pid=19253

[12] Bacevich, op. cit. pp.179-180 ; Lire  également Gary Chapman, « An Introduction to the Revolution in Military Affairs » LBJ School of Public Affairs, Austin, Texas, September 2003.

[13] « Who is Osam Bin Laden ? » BBC News, 18.09.2001 sur : http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/155236.stm ; Voir Hillary Clinton: « We created Al-Qaeda » on https://www.youtube.com/watch?v=Dqn0bm4E9yw ; voir le travail de Nafeez Mosaddeq Ahmed, executive Director of the Intitute for Policy Research and development on https://newint.org/features/2009/10/01/blowback-extended-version/

[14] in Bacevich, op. cit. p.208

[15] ibid. p.212

[16] Sur ce sujet voir les témoignages du donneur d’alerte William Binney, qui a parlé de l’approche « totalitaire » de la NSA. Voir « Binney : « The NSA’s main motives : power and money » on DW, http://www.dw.com/en/binney-the-nsas-main-motives-power-and-money/a-17862571

[17] Un des documents fuité par E. Snowden intitulé « Sigint Strategy, 2012-2016 » montre que le rôle de la NSA était d’influencer le cours de la politique U.S. afin de garantir son expansion. Selon Rod Bergstrom, directeur de la national Cybersecurity Center au Department of Homeland Security, la NSA manoeuvrait afin de prendre le contrôle des politiques de cybersecurité du gouvernement.

[18] Bacevich, op. cit. p.221

[19] Cité dans Ibid. p.222

[20] Donald Rumsfeld, « Memorandum to the President : Strategic Thoughts », September 30, 2001.

[21] Patrick Tyler, A World of Trouble, The White House and the Middle East. From the Cold War to the War on Terror, New York, Farrar Straus Giroux, 2009. On lira aussi sur le sujet l’ouvrage spécifique plus ancien de Johnathan Marshall, Peter Dale Scott et Jane Hunter, The Iran Contra connection, secret teams and covert operations in the Reagan era, Boston (Ma.) South End Press, 1987.

[22] James Risen, Pay any Price, Greed, Power, and Endless War, New York, Houghton Mifflin Harcourt, 2014.

[23] Jeremy Scahill, Blackwater, The rise of the World’s most powerful mercenary army, London, Serpent’s Tail ed., 2008 (2nd) ; Jeremy Scahill, Dirty Wars, the World is a battlefield, New York, Nation Books, 2013.

[24] Dans un rapport publié en 2013 par la Kennedy School of Government , Linda Bilmes chiffrait ce coût pour l’Afghanistan et l’Irak à une fourchette entre 4000 et 6000 milliards de dollars. Voir également le  rapport « Costs of War » au Watson Institute of International and Public Affairs, Brown University,  http://watson.brown.edu/costsofwar/ 

[25] Un chiffre donné par Michael Hastings dans The Operators, The Wild and Terrifying Inside Story of America’s War in Afghanistan, London, Orion, 2012, p.28.

[26] Howard Zinn, Désobéissance civile et démocratie, Agone, 2010, p. 481

[27] Bacevich, op. cit. p.222.

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