Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La guerre du gaz aura bien lieu

A Noville, au bout du Léman, le chantier est de nouveau actif. A la fin de l’été, des sondes descendront à trois mille mètres sous le lac pour reprendre l’évaluation de la réserve de gaz naturel enfermée dans la couche de grès. Vingt à trente ans de consommation suisse ? C’est la première estimation des gaziers. La nouvelle campagne d’exploration doit permettre de répondre à cette interrogation : doit-on et peut-on exploiter ce pactole en fracturant la roche ?

Si, par pure hypothèse, cette question était posée à des experts russes et américains, on peut facilement imaginer leur réponse. Les premiers diraient «Niet !», les seconds «Go !». Pourquoi ? L’explication est en Ukraine. Car la crise autour du Dniepr rend le gaz brûlant.

Gazprom, le géant russe à qui l’Ukraine doit près de deux milliards de dollars, vient de sommer les nouvelles autorités de Kiev, exsangues, d’acquitter une facture de 440 millions. Sans paiement, plus de gaz, ou alors au prix fort. Ce n’est pas la première fois que la Russie utilise ce moyen de pression sur son voisin dans un bras de fer politique. Et l’Europe, à la porte, est soucieuse : le tiers de son gaz vient de Russie (19% pour la Suisse), et 15% passe par l’Ukraine.

L’excitation n’est pas moins vive à Washington. Les gaziers américains et leurs amis républicains sont aux barricades pour amener l’administration Obama à libérer l’exportation de gaz vers l’Europe. En fait : à mobiliser la révolution énergétique américaine pour contenir et faire reculer Moscou. L’affrontement gazier ne fait que commencer.

Le fracking a tout bouleversé. L’exploitation des gisements d’hydrocarbures non conventionnels (dans le schiste ou autre) par fracturation, qui effraie l’Europe mais laboure le sous-sol américain, a renversé la table. Les Etats-Unis sont en passe de devenir la première puissance pétro-gazière du monde. Il y a sept ans, ils construisaient des terminaux pour importer du gaz russe liquéfié. Aujourd’hui, ils les adaptent pour l’exportation.

Problème : la loi américaine n’autorise ces exportations stratégiques que vers des pays liés aux Etats-Unis par un accord de libre-échange. Dans les autres cas, toute l’Europe par exemple, il faut un permis spécial. Une trentaine de demandes d’autorisation et de projets de terminaux d’exportation sont sur le bureau du secrétaire à l’énergie. Six ont reçu un feu vert, et le Congrès est mobilisé pour faire approuver les autres.

Naturellement, cette agitation n’aura pas d’effet immédiat. Les ports gaziers et les installations de liquéfaction ne peuvent pas naître du jour au lendemain. Mais tout se passe comme si la prise de la Crimée par l’armée russe avait fouetté l’intérêt en veilleuse de l’Amérique pour l’Europe, et le réveil est d’autant plus bruyant que les Etats-Unis détiennent désormais un levier énergétique puissant.

L’industrie, bien sûr, n’avait pas attendu Vladimir Poutine pour tenter de forcer la porte des exportations. Mais elle se heurtait jusque là à l’obstacle de la loi, et à la résistance des autres pans de l’économie qui bénéficient du très bas prix du gaz dû à la nouvelle abondance, et redoutent une hausse du tarif si les frontières s’ouvrent.

Le marché que visaient jusqu’à présent les gaziers n’était à vrai dire pas tellement en Europe, mais plutôt en Asie, où le prix de l’or gris est quatre fois plus élevé qu’aux Etats-Unis. Le Vieux Continent cependant, si la crise ouverte en Ukraine se prolonge, redevient un enjeu prioritaire.

Or, Hillary Clinton, quand elle était secrétaire d’Etat, avait créé un Bureau des ressources énergétiques pour orienter l’industrie en fonction des intérêts stratégiques américains. Par une coïncidence qui n’en est peut-être pas une, le responsable de ce bureau est un ancien ambassadeur en Ukraine. En Europe, il se donne pour tâche d’inciter les Etats à diversifier leurs sources d’approvisionnement et, éventuellement, à prendre goût au fracking, là où la résistance des écologistes n’est pas trop grande. En Pologne, par exemple, ou en Ukraine, justement. Ou encore en Bulgarie. Mais là, les cadeaux que Gazprom a consentis en baissant ses prix ont suffi à convaincre le parlement de bannir la fracturation.

Naturellement, le bureau d’Hillary ne viendra pas se pencher sur le petit puits de Noville au bord du Léman. Mais la question posée ici est la même : produire ou acheter ?

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