Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La France sent mauvais

Ce n’est pas bien de taper sur les petits. On hésite donc à dire du mal de douce France quand on écrit d’un pays où le chômage frôle l’inexistence avec un PIB, toute proportion gardée, deux fois plus élevé. Mais l’inquiétude oblige : impossible de rester insensible au vent mauvais qui souffle de Paris, où un pouvoir mou ne sait plus comment parler à un peuple plein d’aigreurs.

La cinquième économie du monde se rabougrit sous nos yeux, et ça fait mal au cœur. Que vous arrive-t-il, amis ? Ils le savent eux-mêmes, mais ils n’osent pas regarder en face ce soleil noir qui les aveugle depuis longtemps. Ils avaient un empire, ils n’ont pas su comment s’en passer. Et l’héritage de ces temps conquérants, c’est une xénophobie rampante qui gagne désormais jusqu’à l’élite intellectuelle.

Après la guerre, pour mener à bien sa brillante reconstruction, la France a importé de ses colonies décolonisées un flux constant de travailleurs à bas coût qu’elle a parqués, eux et leurs enfants, d’abord dans des bidonvilles, puis dans ces territoires en marge de la République qu’on nomme «banlieues» ou «cités» pour éviter de dire ghettos. Nicolas Baverez, inlassable essayiste qui gratte où ça fait mal, n’a lui pas peur du mot : il y a dans le pays, écrit-il, 750 ghettos où 2,5 millions d’assistés vivent, en marge, dans une contre-société dont on feint de s’offusquer qu’elle soit rétive et parfois criminogène.

C’est dans cette population que se recrutent les gros bataillons du chômage de masse que la France tolère depuis plus de trente ans, et qui fluctue autour de la barre des trois millions, sans compter les précaires. «On a tout essayé !», se lamentait il y a vingt ans François Mitterrand, résigné. En fait, il n’avait rien essayé, pas plus que les autres, pour corriger ce système inique et assez confortable : d’un côté, des emplois stables et protégés, de l’autre, le sous-emploi assisté. Tout ce qui a été tenté, c’est l’embauche subventionnée, rassurante mais sans avenir.

Le même dualisme existe dans l’école. D’un côté, une voie royale dans laquelle l’élite se reproduit. De l’autre, une déréliction et l’acceptation d’un cursus qui produit, en nombre inquiétant, des illettrés. Au lieu d’affronter cette injustice criante, le pays s’est perdu dans un débat stérile sur les «rythmes scolaires», rabotant d’abord, pour le confort des enseignants, des parents et du tourisme, un demi-jour d’école par semaine, qu’on rétablit aujourd’hui dans l’affolement et la douleur : double réforme vaine et coûteuse.

Au temps où la France pensait encore sauver sa grandeur, elle s’était engagée avec passion dans la construction européenne : l’Allemagne était convalescente et sous surveillance, la Grande-Bretagne regardait ailleurs, l’Europe serait une sorte d’agrandissement français ; puis tout a changé, Berlin est redevenue capitale, l’Est s’est décongelé, et l’Union, vue de France, n’est plus, de droite à gauche, qu’un sujet de récrimination déçue et irresponsable.

Où qu’on se tourne c’est ainsi : la France geint en fermant les yeux. Elle descend dans la rue parce que les amours homosexuelles et leurs conséquences la dérangent. Elle perd son temps à légiférer contre des écolières qui portent le voile et une poignée de pieuses qui sortent en niqab. Le pays qui rayonnait et courait le monde se croit aujourd’hui envahi par l’autre, l’étranger qui le bouscule.

Comment ça va finir ? Pas bien. Par des craquements sans doute, comme souvent en France. Dans les années 60, les coutures s’étaient déchirées dans la joie et le plaisir. Aujourd’hui, ce qui se prépare est triste et tiède. Ça sent mauvais.

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