Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La France folle de son école

Où sont les enfants ?

La scène française est de nouveau en ébullition. Tous les intellectuels sortis des Grande Ecoles avec l’estampille de l’élite au front sont à la fête. Les syndicats d’enseignants sont dans la rue, et les politiques calculent l’avantage qu’ils vont pouvoir tirer de la bagarre avant la fin de la récréation. L’école est bonne fille, elle se laisse faire, elle sert de terrain de jeu.

Mais où sont les enfants ?

L’éducation nationale, en France, est sans doute la plus formidable conquête de la République. Elle a soudé la nation par l’esprit, inscrit la démocratie dans les têtes. Mais autour de l’édifice admirable, le monde a changé, les frontières s’estompent, la technique devient technologie, la communication prolifère et la concurrence internationale s’aiguise.

Désormais, l’efficacité des systèmes scolaires peut être évaluée grâce à des instruments statistiques, contestables sans doute dans leur sécheresse, mais impitoyables : le classement de la France n’est pas bon ; beaucoup trop d’enfants ne maîtrisent pas les outils essentiels (langues, mathématiques) que l’école est sensée leur fournir, et la dernière étude montre que la situation a plutôt tendance à s’aggraver pour les maths.

Il faut, donc, agir. Mais chaque tentative de réformer l’école, à Paris, ressemble au premier acte d’une guerre civile. Les projets, en général, finissent enfouis ou dénaturés dans l’agitation et la cacophonie.

Il y a des exceptions, mais ce sont des démonstrations par l’absurde. Ainsi, en 2008, le gouvernement de droite a décidé qu’il était urgent de passer dans les écoles à la semaine de quatre jours. On ne sait pas s’il avait dans l’idée le bien des élèves ou le confort des parents aisés et la bonne santé de l’industrie touristique. Cinq ans plus tard, le gouvernement de gauche a estimé que l’urgence était de revenir à une semaine scolaire plus longue, et il l’a fait dans un désordre tel que cette contre-réforme n’est pas encore achevée.

Le projet de transformation qui ébranle aujourd’hui l’édifice est moins oiseux. Il s’attaque au vrai problème. Le mauvais classement international de la France traduit un divorce : d’un côté le pôle de haute excellence des Grandes Ecoles et des voies qui y mènent, dans lequel l’élite a tendance à se reproduire ; de l’autre une masse de laissés pour compte, et en particulier de dizaines de milliers d’adolescents qui finissent leur scolarité obligatoire sans aucun diplôme, direction chômage. La moyenne est médiocre.

Dans l’inquiétude multiculturelle française, cette coupure est grosse d’orages.

La jeune ministre Najat Vallaud-Belkacem propose des remèdes. En modifiant le statut des langues mortes, latin et grec, et des langues vivantes, elle cherche à diffuser ces savoirs plutôt que de les conserver comme marqueurs précoces de sélection. La généralisation, pour une partie du temps, du travail en équipe dans les classes a le même objectif.

La levée de boucliers qui a accueilli ces propositions, et quelques autres, est assez renversante. Les enseignants redoutent le changement, et on peut les comprendre. Par contre, les vociférations d’un bataillon d’intellectuels de haut vol contre celle que l’un d’eux nomme tout crument Belkacem donnent l’impression que ces critiques-là défendent, au nom d’une exclusive excellence, la vache à lait qui les a nourris.

Ce n’est pas ce qu’ils disent, bien sûr. L’un d’eux fait valoir que sans l’éducation républicaine telle qu’elle est, l’orphelin algérois Albert Camus ne serait pas devenu Nobel de littérature. Le problème, c’est qu’aujourd’hui la même école promet trop souvent le chômage aux enfants dont les parents, ou les grands-parents, sont nés à Alger.

La France est fascinante. Que son école soit ou soit devenue injuste, tout le monde en convient. Mais dès qu’il s’agit d’envisager, pragmatiquement, pas à pas, des corrections à ce système qui dysfonctionne, les adultes bavards commencent à s’étriper, et c’est pire qu’un chahut en classe.

Où sont les enfants ?

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