Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La France contre l’Europe

L’Europe, en France, est devenue un gros mot. C’est cette entité désincarnée et distante, capitale Bruxelles, où les ministres se rendent en douce et de mauvaise grâce pour se faire remonter les bretelles. Michel Sapin, nouveau patron des finances, y était lundi pour présenter le programme de réformes qui devraient sortir le pays de son inquiétante langueur. On lui a répondu qu’on ne croyait pas à ses chiffres. On ? Qui c’est, on ? Les commissaires, bien sûr ! Ces êtres gris qui parlent anglais avec un accent indéterminable.

Quel extraordinaire changement ! Souvenez-vous, si vous n’êtes pas trop jeune.

L’Union, et la Communauté avant elle, c’était l’œuvre de la France, sa grande entreprise, d’autant plus exaltante que son cœur battait quelque part entre Paris et Strasbourg. L’intégration européenne, comme on disait alors, pouvait passer pour une sorte d’agrandissement français. Les premiers partenaires étaient plus petits ou plus faibles, l’Allemagne (une moitié d’Allemagne) venait juste de passer de l’enfer au purgatoire. Le président de l’Elysée prenait par la main le chancelier de Bonn, de Gaulle avec Adenauer d’abord, Mitterrand avec Kohl ensuite, et ce geste, maternel ou fraternel, immortalisé pour l’Histoire, signifiait que l’ancien occupé pardonnait à l’ancien occupant ses vilénies passées.

Tout a changé quand l’Allemagne a retrouvé sa moitié emmurée. La France a fait la grimace, proposé l’euro comme une assurance ou un ciment nouveau, acceptant en échange des disciplines budgétaires que Paris, vingt ans après, ne respecte toujours pas.

Et avec ce nain devenu géant, le rapport de domination, dans le fameux couple, s’est inversé. Merkozy, c’était le petit Nicolas qui s’agitait sous les sourcils froncés d’Angela. Aujourd’hui, on n’ose pas parler de Merklande : cela ressemblerait à une annexion.

Alors, dans ces circonstances, les Français sont héroïques. Malgré ce qu’il entendent et ce qu’ils lisent (l’UE, écrit un éditorialiste parisien, ce sont des «diktats concoctés à Berlin dans les conclaves de la grande coalition  CDU-SPD pour le plus grand intérêt de l’industrie allemande»), ils conservent leur foi en l’Europe, un peu entamée sans doute, mais encore solide. Ils lui demandent juste de s’occuper davantage d’emploi et de croissance. Ceux qui sont hostiles à l’Union ou à l’euro sont plus nombreux que naguère, mais très minoritaires – moins d’un tiers.

Les Français ont d’autant plus de mérite qu’à la veille des élections au parlement européen, l’offre politique qu’ils ont sous les yeux est particulièrement décourageante. Dans les programmes des partis en lice pour le 25 mai, l’aigreur le dispute à la haine contre l’UE. A l’extrême droite et à l’extrême gauche, c’est sans surprise. Mais les grands partis eux-mêmes, l’UMP et le PS, sont traversés de courants pour lesquels l’Europe est d’abord malfaisante et responsable des maux français. Ils manifestent en outre leur dédain en mettant sur leurs listes de candidats des seconds couteaux recalés : un ministre désavoué (Vincent Peillon), une ancienne ministre déshonorée (Michèle Alliot-Marie, qui vient de s'illustrer par cette sortie mémorable : si je suis élue, je perdrai de l’argent…).

Le gouvernement n’agit d’ailleurs pas mieux en nommant comme secrétaire d’Etat aux Affaires européennes un chef de parti (Harlem Désir) viré pour incompétence, et en annonçant que Pierre Moscovici, sacqué de l’Economie, deviendra commissaire à Bruxelles.

Finalement, il ne reste plus en France qu’un vrai partisan de la construction européenne, charismatique, enthousiaste et convaincant: Daniel Cohn-Bendit. Mais il est Allemand… 

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