Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

La fin de l’homme blanc

Ted Cruz devant Donald Trump ! C’est une surprise, mais ça ne fait pas une grande différence. Les deux bateleurs offrent les mêmes outrances à des foules ravies. Ils vont rosser les élites, renverser les tables, restaurer la bonne vie gâchée par des ploutocrates, et barrer la route aux intrus à peau foncée.

Vous reconnaissez ce discours ? Forcément ! On l’entend maintenant partout sous nos latitudes, du Montana à l’Oural, en passant (entre autres) par Des Moines, Hénin-Beaumont, Zurich, Leipzig, Budapest et Varsovie. C’est le grand axe de ce qu’on pourrait nommer une insurrection râleuse, et que Joschka Fischer, l’ancien ministre allemand des affaires étrangères, a baptisé de façon assez raide le fascisme des nantis.

Nantis ? C’est un peu vite dit : ces riches, s’ils l’étaient, redoutent de devenir pauvres. Et ils ont un autre trait commun : ils sont blancs, effrayés par le monde tel qu’il se dévoile ; ils ont peur d’être déclassés.

Rude réveil, mais on pouvait le voir venir. La globalisation n’est pas heureuse pour tous, et certainement pas dans les anciennes nations dominantes. C’est une évolution qu’on pourrait appeler du Grec au Grec. La Grèce a été au départ des empires, et elle connaît aujourd’hui un sort qui empire.

Durant deux millénaires, partant d’Europe, les blancs qui se prenaient pour des seigneurs ont conquis et façonné la terre et les mers. Ça a duré jusqu’au siècle dernier, quand trop de guerres et des massacres ont réveillé, loin du centre, dans ce qu’on tenait pour des périphéries surpeuplées, des énergies nouvelles. Et d’abord en Asie : des milliards d’hommes et de femmes, désormais, travaillent pour eux-mêmes, ou partent, à leur tour, à la découverte du monde.

L’effet, dans l’arc blanc, est douloureux, mais pas pour tous. Car cette vraie révolution a aussi créé des fractures horizontales. Dans chaque société s’est constituée, en haut, une fine caste qui maîtrise les lois et les outils de la globalisation, et en cueille les fruits ; elle est particulièrement visible et opulente en Occident. Au-dessous, majoritaire, la classe moyenne a la désagréable impression que le sol se dérobe sous ses pieds. Elle croyait à un progrès continu dans son confort et ses biens : demain serait toujours meilleur qu’aujourd’hui. Elle découvre que cette promesse s’étiole, et que débarquent près d’elle des hommes et des femmes qui n’ont pas les mêmes attentes, mais rien à perdre et tout à gagner ; et une énergie qui leur fait traverser les mers et les frontières, parfois au péril de leur vie.

Cette concurrence nouvelle, qui bouscule les situations acquises, a sur les classes moyennes des anciennes puissances dominantes des effets délétères. On mesure en leur sein une inquiétante baisse de tonus : chute de la natalité, surmortalité ici et là. La découverte, en France, d’un recul de l’espérance de vie dans la période récente a créé un choc, même s’il ne s’agit que d’un passage à vide sans lendemain. De la même manière, on mesure aux Etats-Unis une augmentation de la mortalité, en particulier chez les hommes de la classe moyenne blanche, due principalement à l’alcoolisme, à l’abus des drogues, et au suicide, alors que cette surmortalité ne se remarquait naguère que dans les minorités noire et latino. A l’autre bout de l’arc blanc, on connaît la situation de la Russie, qui a enregistré pendant quinze ans un recul de sa population, avant une légère reprise récente.

Ce grand mal être de la classes moyenne qui redoute le déclassement a des effets rageurs : elle cherche des coupables et des boucs émissaires, et elle les trouve, immigrants, ou dirigeants chargés de tous les péchés. Elle trouve aussi des bergers, qui promettent d’élever des murs contre l’invasion étrangère et de donner, dans les palais, de grands coups de balai. Ou alors, qui dénoncent une décadence des mœurs et se posent en redresseurs d’ordre moral : ça, c’est Vladimir Poutine, qui tend la main – preuve que l’axe blanc est bien sur la défensive – à The Donald.

Dans ce climat de grande défiance, la tâche des clairvoyants et des raisonnables, en Amérique ou en Europe, est particulièrement ardue. Ceux qui, par exemple, aux Etats-Unis, font valoir que le pays s’est enrichi des vagues d’immigration successives, n’ont aucune chance d’être entendus. Pour le temps présent, la parole est confisquée par les Trump, les Cruz, et leurs très nombreux cousins européens.

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