Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

La destruction créative devient géopolitique

En 1999, le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine expliquait que la superpuissance américaine avait mué en une hyperpuissance en perdant son rival soviétique. L’émergence de la Chine et le come-back partiel de la Russie, de même que les fiascos moyen-orientaux de l’US Army, ont montré depuis que cette hyperpuissance contient aussi, en elle-même, des limites.

Mais dans le même temps, le soft power de l’Amérique, ou plus exactement de certaines de ses entreprises, est devenu une forme d’hyperpuissance. Il s’exerce sans la moindre rivalité mais pas sans conséquence.

Dans un rapport récent de l’Institut français des relations internationales (IFRI), le chercheur Olivier Sichel a mis des chiffres sur ce phénomène que chacun constate en ouvrant son ordinateur ou en allumant son smartphone. Ils sont édifiants. Par exemple, alors que les Etats-Unis ne représentent plus que 17% du PIB mondial, ils font 41% de l’économie numérique mondiale. De plus, cette part a augmenté de 5% depuis 2002!

En bourse, les firmes numériques américaines représentent 83% de la capitalisation boursière de ce secteur dans le monde, contre 2% pour les européennes. En termes d’infrastructure, les Etats-Unis disposent sur leur sol de plus de serveurs informatiques que le total des neuf pays qui les suivent dans ce classement.

Sur internet, les sites américains représentent 72% du top 50 des sites les plus visités dans le monde, contre 22% à la Chine et 6% à la Russie. Pour l’Europe, c’est 0%.

L’Europe reste totalement passive

Ce qui est intéressant dans le rapport de l’IFRI, c’est qu’il ne cherche pas à stigmatiser cette écrasante supériorité numérique américaine. Même s’il n’ignore pas certains liens évidents de la Silicon Valley avec Washington – comme le recrutement de la vice-patronne du laboratoire Google X Megan Smith par Obama en septembre – cette domination est le fruit d’une formidable capacité d’innovation.

Ce qui inquiète l’auteur, c’est que l’Europe reste totalement passive vis-à-vis de ce phénomène au moment où, comme l’a résumé Marc Andreessen, l’inventeur du premier navigateur Netscape, «le logiciel dévore le monde».

Depuis son dossier sur le futur de l’argent il y a deux ans, Bilan s’efforce de montrer comment l’économie numérique «disrupte» un par un tous les secteurs: banque, services, santé… Les promesses de la nouvelle économie de l’an 2000 se réalisent aujourd’hui. Avec trois conséquences.

D’une part, le transfert de richesse de l’Europe vers les Etats-Unis est phénoménal. Sans même parler de l’exploitation des données, Olivier Sichel donne les exemples de l’App Store où les développeurs reversent 30% de tout ce qu’ils gagnent à Apple ou de l’imposition unilatérale par Google de conserver 75% des revenus publicitaires de ses partenaires européens contre 51% avant.

Les commissions d’Uber, d’Expedia et autres sont de même nature, fonctionnant comme une véritable TVA. Et ces entreprises tentent, en plus, de ne pas payer d’impôts en Europe.

La seconde conséquence est peut-être pire. Avec la désintermédiation de secteurs entiers d’activités, on est au cœur du phénomène de destruction créative décrit par Joseph Schumpeter. Avec une particularité géographique cependant. L’innovation numérique détruit les modèles d’affaires périmés en Amérique comme ailleurs, mais les nouveaux modèles à succès sont créés très majoritairement aux Etats-Unis.

Enfin, avec leur taux de marge brute de 61% pour Google ou de 81% pour Facebook et leur capitalisation boursière, ces géants rachètent à coups de milliards tous leurs concurrents potentiels. Les projets dans les télécommunications de Google ou de livraison par drone d’Amazon témoignent d’une volonté d’étendre ce contrôle aux infrastructures et à la logistique.

Il est grand temps de donner à nos start-up les moyens de grandir ici pour répondre à ce second défi américain. Il dépasse celui évoqué il y a quarante-cinq ans par Jean-Jacques Servan-Schreiber.

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