Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

La déflation, une réalité, vraiment?

Nous aimons tous travailler à partir de l'hypothèse que les données reflètent la réalité «vraie». Je vais tenter de démontrer qu'une réalité fictive peut être construite, à une échelle immense, sur la base de ces données «réelles».

Dans la période qui a précédé l’assemblée annuelle 2015 du Fonds Monétaire International (FMI) à Lima, sa directrice générale, Christine Lagarde, a réaffirmé sa foi inconditionnelle dans les politiques monétaires accommodante des banques centrales. Elle a déclaré qu'il y a encore une inertie de l'économie mondiale qui n'est pas satisfaisante, et que la croissance mondiale serait «probablement plus faible» en 2015 qu'elle ne l'a été en 2014. En substance, Lagarde a appelé à une poursuite des taux d'intérêt ultra-faibles pour au moins un an, au support d’investissements budgétaires robustes, à de nouvelles améliorations en matière de supervision bancaire, et à une extension de la surveillance du «shadow banking». Oh, et n'oublions pas : il faudrait «un leadership fort et de la coopération globale».

Enlevez le jargon habituel et l'adhésion enthousiaste de Mme Lagarde aux politiques en cours résume la «narration la plus plausible» de l’évolution économique mondiale et de la politique monétaire martelée depuis des années: les déficits conjoncturels et structurels entravent la demande des consommateurs. Il en résulte de la réticence de la part des investisseurs et une croissance généralement insuffisante. Les outils disponibles pour lutter contre ce phénomène incluent le  stimulus de l'argent et du capital bon marché et les investissements forcés par les trésors publics des états. Le système bancaire, et de plus en plus l’ensemble du secteur financier, sont instrumentalisés par cette politique économique d'Etat.

Cette idée que  la consommation est trop faible est étroitement liée aux signaux d'une spirale déflationniste, qui sont également utilisés comme ceterum censeo par les banques centrales. La "déflation" a cessé depuis longtemps d'être simplement un des nombreux phénomènes macro-économiques. Elle est devenue une invocation justifiant tout ce qui vient de se passer dans la politique monétaire et budgétaire dans le monde et tout ce qui devrait, si l’en croit Lagarde & Co., être poursuivi. La déflation est le noyau, la condition préalable de cette réalité supposée. Si elle n’existait pas, nous aurions sans doute abouti à un désastre.

Selon l'orthodoxie économique actuelle, la déflation et/ou la menace d'une spirale déflationniste, est liée à un problème de demande. Il se pose lorsque les consommateurs reportent l’achat des produits qu'ils veulent en comptant que les prix baissent avec le temps faute de demande globale. Ils renoncent donc à la consommation (autrement dit, ils économisent) en attendant que les prix aient baissé au point qu’ils espéraient; point auquel de nouvelles perspectives de baisses sont construites mettant les consommateurs à nouveau en attente. Et voilà comment la spirale s’enclenche. Les fournisseurs se retrouvent, eux, doublement contraints avec un ralentissement de leurs chiffres d'affaires en même temps qu’une compression de leurs marges. Les économies d'échelle cessent de s’appliquer et même s’inversent si bien, qu’au fil du temps, les fournisseurs ne peuvent plus faire face à la concurrence et font faillite. Les employés perdent leurs emplois et, comme ils sont simultanément consommateurs, leur absence renforce le climat dépressif. C’est l’idée clé: le storytelling des risques de déflation nous conduit invariablement à la dépression. Et l'histoire nous enseigne que les dépressions aboutissent généralement à des guerres.

La déflation est donc la combinaison d’attentes négatives découlant de distorsions de la valeur monétaire et réelle des produits du côté de la demande et de distorsions des capacités de production  à moyen et long terme du côté de l'offre. Tel est le monde conceptuel, la «réalité», dans laquelle vivent Mme Lagarde, Mme Yellen, M. Draghi et de nombreux autres. C’est le modèle intellectuel d’économistes tels que Paul Krugman, Joseph E. Stiglitz, Larry Summers, etc. C’est aussi l'opinion dominante offerte par la plupart des médias, le Financial Times menant la charge. Elle est malheureusement discernable y compris dans The Economist occasionnellement. Les assouplissements quantitatifs, les politiques de renflouement, les fonds d'investissement de la zone euro… toutes ces nuances de la politique dirigiste sont justifiées par la «réalité» des risques de déflation.

Comme je ne prends rien au pied de la lettre, je vais maintenant tenter de raconter un récit économique un peu différent (mais tout aussi plausible à mes oreilles) - pour restituer une autre réalité.

Je ne constate aucun problème de demande. Au contraire, je crois que la demande n’a pas cessé de s’améliorer au cours des dernières années grâce à un choc d'offre aux proportions sans précédent. Toujours plus peut être acquis pour le même prix. Personne ne s’interdit de consommer. Il n’y a aucun signe que les consommateurs attendent d'être en mesure d'acheter les mêmes produits meilleur marché plus tard. Au contraire, les gens achètent pour la même quantité d’argent des produits entièrement nouveaux, de qualité généralement supérieure et avec en plus des fonctionnalités supplémentaires.

La raison de ce phénomène est que les ruptures sont liées du côté de l'offre à trois influences. Tout d'abord, les coûts de transaction et d'information tendent vers zéro. Deuxièmement, la déconstruction et la reconstruction des processus de production est à l'origine de produits nouveaux, d’entreprises nouvelles et d’une concurrence accrue. Troisièmement, le progrès technique assure l’amélioration continue de l'approvisionnement.

AirBnB a-t-il entraîné les gens à moins voyager? Uber est-il à l'origine de moins de réservations de « taxis»? Les plates-formes de prêts entre particuliers (peer-to-peer lending), qui sont au coin de la rue, vont-elles limiter le volume des prêts émis? Absolument pas. Et ce n'est pas tout. Une tendance de fond voit une partie du capital précédemment en jachère être mis en service grâce à des processus disruptifs - l'utilisation de maisons privées comme chambres d'hôtel via AirBnB ou la transformation de véhicules privés en «taxis» via Uber en sont de bons exemples. En d'autres termes, le stock de capital existant est en cours de privatisation et la productivité augmente plus nettement dans ces secteurs.

Ces effets révolutionnaires sont-ils visibles dans les agrégats traditionnels sur lesquels les regards de Mme Lagarde & Co. sont fixés? Malheureusement non, car tout ce qui est créé de nouveau par ce bouleversement remplace l’ordre ancien. Et, c’est ordre ancien qui est saisi par les outils statistiques, «paniers de biens» et autres agrégats macro-économiques. La croissance générée par cette transformation ne se reflète pas dans les chiffres officiels du PIB. Depuis 2010, la croissance se produit de manière invisible, au fur et à mesure que le stock de capital privé - maisons, voitures, smartphones, données, etc – devient productif. Tout cela n'a donc rien, absolument rien, à voir avec la déflation. Au contraire, les consommateurs sont de plus en plus riches d'année en année, l'offre se développe et devient plus abordable. Les consommateurs ont-ils besoin de taux d'intérêt bas pour cela? Sur la base de mon interprétation économique, la réponse est évidente.

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