Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

La crise ukrainienne: un modèle du conflit de l’après-guerre froide

La crise ukrainienne a mis en lumière les volontés de mobilisation de l’opinion publique mondiale par les pouvoirs politiques, dans une lutte de communication, par et pour la domination de l’information[1]. Le but est d’imposer une version des événements et une perspective dominante, sans lien direct avec la réalité des faits.

Remarquons en préambule comment la crise a été remarquablement intégrée au calendrier olympique de Sotchi, paralysant toute capacité de réaction de Moscou, engagée dans une offensive de charme avec pour but avoué de montrer un nouveau visage de la Russie à l’Occident.

La dégradation actuelle doit autant à des tiraillements anciens qu’à la tentation des dictateurs de damer le pion à leurs oligarques devenus la courroie de transmission de la campagne nationale ukrainienne, avec la complicité d’une extrême droite omniprésente, véritables « chemises brunes » du nouveau pouvoir.

Selon des documents Wikileaks, Vladimir Poutine avait très tôt nié la légalité du transfert d’autorité à l’Ukraine, berceau de sa puissance. Rappelons que la cession de la Crimée à la République socialiste d’Ukraine par Nikita Khrushchev remonte à 1954. Réglée comme simple formalité administrative, le Conseil Suprême de Russie tentera en vain de revenir sur cette décision en 1992. Trop tard pour Moscou?

La Russie avait joué sa survie à Poltava, Ukraine actuelle, contre la couronne de Suède au début du XVIIIème siècle, y gagnant ses attributs de puissance impériale. La crainte d’une poussée russe dans les Balkans commençait seulement à préoccuper les Européens et les Anglais. La première guerre de Crimée (1854) avait vu la tentative franco-anglaise de priver la Russie de sa flotte navale de Sébastopol. Précisément, ce que Poutine s’efforce d’empêcher aujourd’hui.

Depuis la fin de la Guerre froide, la nouvelle géostratégie américaine semble adopter l’approche de l’« Arc de crise » allant du Caucase à l’Afghanistan (Zbigniew Brzezinski, 1997). La Mer Noire étant le lieu de déploiement de la puissance navale russe en Méditérranée.[2]

Les Etats-Unis ont beau jeu de se présenter en arbitres et gardiens de la morale internationale. La perspective de l’indépendance de l’Ukraine, suivie de son intégration à l’OTAN puis à l’UE, a été patiemment nourrie, depuis plus d’une décennie sous le regard bienveillant de Washington et de ses ONG[3]. Voici deux décennies qu’on s’emploie à semer la discorde dans la périphérie russe, finançant en sous-main des processus électoraux par l’entremise de ces réseaux privés. Des tactiques familières dans une Amérique latine déjà saignée à blanc.

L’acceptation du plan d’aide occidental, chapeauté par le FMI, mettrait l’économie et la souveraineté ukrainienne entre des mains étrangères. La symbolique politique de sanction ne coûtera guère aux Etats-Unis mais se révèlera impossible à maintenir pour l’UE.

La présentation du problème comme une alternative qui place l’Ukraine et ses habitants devant un choix entre deux voies inconciliables, l’Occident ou la Russie, est tout simplement grotesque.

Les Ukrainiens sont à présent pris au piège. En suivant cette voie, en véhiculant des représentations faussées, on contribue à verrouiller les « camps », aggravant d’autant les chances d’éclatement d’une guerre ouverte.

« La priorité géostratégique, affirmait Brzezinski, est de gérer l’émergence de nouvelles puissances mondiales de façon à ce qu’elles ne mettent pas en péril la suprématie américaine. »[4]. Tous les éléments dans cette crise indiquent que les Etats-Unis et la Russie se sont engagés dans une nouvelle approche de la diplomatie qui scinde la parole et l’action, usant au mieux l’arme de la communication, définissant un modèle de conflit de l’après-guerre froide.



[1] La journaliste américaine Liz Wahl, travaillant pour RT a annoncé sa démission en direct, mercredi 5 mars 2014, créant un véritable événement médiatique.

[2] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, Paris, Bayard, p.128.

[3] La présence de nombreuses ONG américaines, telles que Freedom House, International for electoral system ou le National Democratic Institute sous le regard complaisant de la Commission Trilatérale, initiée en 1973 par David Rockefeller et Z.Brzezinski.

[4] Ibid. p.253.

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