Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

La créativité de la Suisse contre la déprime Lex USA

J’ai toujours considéré la Suisse comme une grande université. Depuis presque trente ans que je sillonne ce pays si ouvert à toutes les influences du monde, si juste dans sa lecture de la globalisation et accessoirement dans les moyens de l’utiliser pour sa prospérité, je l’ai vu changer plus vite que n’importe quel autre endroit du monde que je connais. Changer dans sa tête s’entend, mais c’est le plus important. Et plus vite, oui, en dépit de sa réputation de lenteur.

Or, voilà que la Suisse est menacée de dépression collective. Ce pays si uni, si collectif – les inégalités y sont moins prononcées qu’ailleurs pour des raisons de cohésion sociale que Blocher en son temps avait parfaitement analysée en jouant la carte patriotique, exactement comme l’a compris l’ambassadeur d’Allemagne récemment – se déchire ouvertement sur la question qui le déchirait secrètement depuis si longtemps, celle du secret bancaire.

Bien sûr, le traitement qui nous est réservé est parfaitement inique. Bien sur, ma collègue Myret Zaki a raison de dire qu’au fond la Suisse est la victime d’une guerre économique qui laisse d’autres places financières, d’autres banques à l’abri. Le fait que la convention modèle de l’OCDE sur l’échange automatique d’informations laisse aux avocats, aux trustees, ceux qui gèrent les trusts opaques des Cayman et autres Jersey, le droit de garder leur secret professionnel démontre abondamment qu’il y a un espace immense entre l’esprit des lois, harangué par les populistes et les lois telles qu’elles s’appliquent dans la réalité.

Le problème : qui sommes-nous pour faire la leçon au Delaware dont profite certaines de nos propres multinationales ou à ces diverses Iles Vierges déflorées, y compris par certains de nos propres banquiers ?

Oui, nous n’avons pas vu venir l’orage obnubilé par notre Alleingang, sans comprendre qu’il n’était pour rien dans nos succès. Voilà maintenant que nous tournons en boucle sur cette question du secret bancaire comme ces dépressifs qui ne parviennent plus à distinguer le réel d’une fantasmagorie macabre.

Stop. Ce n’est pas ça la Suisse que je connais, celle qui me raconte les folies de David Bowie à Lausanne ou de Claude Nobs à Montreux. Et ce n’est pas non plus cette Suisse créative que j’ai débusqué encore l’autre jour à Genève où un banquier privé et un entrepreneur de la finance – un startuper d’origine iranienne converti à l’entreprenariat Swiss Made – m’avait invité pour une discussion suite à un dossier sur le futur de l’argent (j’aurais mieux fait de l’intituler le Futur de la place financière, tant l’idée était de montrer quelques pistes pour la réinventer). Signe des temps, au lieu de ressasser le passé, nous en sommes vite venus à parler de projets : incubateur pour des start-up financières, neurofinance comportementale, etc.

Les projets ! La Suisse a une immense capacité à se réinventer. J’ai l’habitude de dire qu’au pire – sans le secret bancaire – nous devenons le Bade Wurtemberg, soit pas exactement un pays pauvre mais une région irriguée par la puissance de ses PME ultra spécialisées, le fameux Mittelstand.

La réalité est que nous pouvons faire bien mieux que cela, merci Bertrand (Piccard) et Ernesto (Bertarelli). La condition, c’est de dépasser cette interminable fin du secret bancaire ou ni remords ni revanche ne pourront rien. Nous avons devant nous le chantier de réinventer notre place financière avec l’avantage de marques fortes (Lombard ça vaut bien Rothschild), d’une tradition de sérieux et d’une nouvelle réalité d’innovations prêtes pour des marchés immenses qui s’ouvrent à nous, partout où la finance n’en est qu’à ses balbutiements.

Des milliers d’entrepreneurs en Suisse et au-delà attendent que les banquiers retrouvent leur rôle pour financer l’économie et prennent à nouveau des risques. Qu’ils fassent des projets. C’est une opportunité fabuleuse pour employer notre créativité et vite oublier cette Lex USA mortifère.  

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