Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LA CHAUX-DE-FONDS/Le Musée des beaux-arts rouvre à tout petit budget

Crédits: Site du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds

Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds a rouvert à la mi-mars. Petite fête locale et inauguration de trois expositions. Il n'y a pas ici de geste architectural à montrer, avec un nouveau bâtiment ruineux et si possible inutilisable. Directrice depuis 2007, Lada Umstätter a dû faire avec les moyens du bord. La ville est en pleine tourmente financière. Energique, efficace et respectée de ses pairs, ce qui tient du tour de force dans un milieu difficile, cette femme en milieu de quarantaine prouve qu'on peut quand on veut. L'institution fonctionne. Une bonne raison de la rencontrer, alors que tout marche souvent si mal ailleurs, avec infiniment plus d'argent. 

Pourriez-vous d'abord commencer par vous présenter, Lada Umstätter?
Que dire... Je suis Russe de naissance. Je viens de Moscou, mais cela me semble aujourd'hui la préhistoire. C'est là-bas que j'ai commencé à m'intéresser à l'art suisse, que les Suisses connaissent parfois mal. Je suis venue l'étudier à Genève, où j'ai passé six ans et où je me suis mariée à un commissaire d'expositions indépendant, Gabriel Umstätter. 

Vous avez failli y entrer au Musée d'art et d'histoire de Genève, où vous avez organisé une présentation de dessins russes inconnus appartenant à ses fonds.
Claude Ritschard venait de prendre sa retraite. Il y avait le poste de conservateur d'art moderne à pourvoir. J'ai postulé, en faisant la même chose à La Chaux-de-Fonds, que j'ai du coup découvert. La ville me plaisait. J'ai tout de suite aimé le musée, avec sa façade rouge de 1926. Les collections m'intéressaient. Et puis je me rendais compte que je disposerais ici de davantage de liberté. De créativité aussi. A Genève, le programme était à l'époque conçu si longtemps à l'avance que je n'aurais pu monter ma première exposition qu'au bout de cinq ans. Mon mari m'a poussée à choisir. J'ai retiré ma candidature à Genève, ce qui a fait sensation. Et j'ai été nommée ici. Cela va faire dix ans. C'est terrible... Dix ans déjà. 

Dans quel état était le musée, que dirigeait avant vous Edmond Charrière?
Assez épouvantable. Presque seul, mon prédécesseur Edmond Charrière devait presque tout faire lui-même. Un agrandissement moderne avait pourtant été réalisé en 1993. Les dépôts, surtout, se trouvaient dans un état affreux. Par endroits, on ne savait plus trop ce qu'ils contenaient. La première année, j'ai rédigé un rapport par semaine, que je transmettais aux autorités. Je crois à la chose écrite. L'idée a davantage de chance de passer qu'avec des paroles échangées entre deux portes. Cela a fini par marcher. L'équipe est maintenant composée de sept personnes. Nous avons passé à l'informatique. La plupart des œuvres sont bien inventoriées. Mais il fallait aller plus loin. 

C'est à dire.
Le bâtiment avait besoin d'une rénovation. Il connaissait des problèmes de chauffage, de ventilation, sans parler bien sûr de la climatisation, aujourd'hui indispensable pour coopérer avec d'autres musées. L'annexe avait été faite à la «retirette». La restauration faite en même temps avait vieilli, et mal vieilli. Seulement voilà! Nous sommes dans une ville pauvre. Il fallait établir un budget raisonnable, en évitant toute dépense inutile. 

Comment vous y êtes-vous prise?
En établissant des priorités et en comptant chaque sou. Nous sommes arrivés à un budget de 4 millions. En Suisse, tout coûte plus cher qu'ailleurs. Les conseillers municipaux sont venus. Nous étions d'accord. Tout allait bien. Le devis a été voté. Et la catastrophe est arrivée! La Ville s'est retrouvée avec un gros déficit. Pour ne pas baisser les bras, il nous fallait faire une nouvelle proposition minimale. Nous devions sabrer partout. 

Qu'est-il finalement resté?
Le plus urgent. Ce qui servait au confort des visiteurs et des œuvres. Il fallait pouvoir continuer à travailler. Accueillir des gens comme des tableaux. Nos choix sont très techniques. Chauffage. Climatisation. Déplacement du contenu de nos réserves (5000 pièces) pour les réaménager ensuite. Le tout pour 1,4 million. Je me suis aussi dit que je ne trouverais jamais de sponsors pour des chantiers aussi invisibles de l'extérieur. Si j'ai renoncé à repeindre la façade, c'est parce qu'il y a un espoir de ce côté là. Une façade, ça se voit! 

Vous avez fermé un an.
Oui. Il a fallu recycler l'équipe. Il n'y a ici pas de place et pas d'argent pour les bras croisés. J'ai bénéficié de mon travail de relations humaines. Tout le monde a été d'accord de se reconvertir provisoirement. Il faut dire qu'il y avait largement de quoi occuper chacun. Nous ne connaissions d'ailleurs pas de vrai compartimentage. Dans une si petite entité, chacun sait tout faire. 

Vous repartez maintenant avec trois expositions.
Oui. A petit budget. Là aussi, il y a eu une coupe de 20 pour-cent. Cela signifie que je dois me contenter de 75.000 francs par an. En grattant, en quêtant à gauche et à droite, j'arrive à 150.000 au mieux. Disons par prudence 120.000. Il nous sera difficile de refaire une présentation comme «Cendrars et les arts» de 2014. Disons que pour l'instant nous bricolons. 

Quelles sont les actuelles expositions?
La première est notre biennale. Une lointaine tradition, à l'origine du reste de la création du musée. Elle en arrive à sa 72e édition. Les artistes, qui doivent avoir un rapport, même ténu, avec le canton de Neuchâtel apportent un jour leurs œuvres. Un jury opère sa sélection. Nous accrochons. Cette année, il a ainsi fallu faire voisiner 46 lauréats, choisis sur 165 candidats. 

Et les deux autres présentations?
De la photographie. Il y a les images prises, par des Syriens enfants réfugiés dans des camps. Une action humanitaire. Mais aussi des regards que je trouve souvent forts. L'autre présentation, «Nous ne faisons que passer», mélange les reportages d'un Suisse (Pablo Fernandez) et d'un Français (Hervé Dez) sur le thème des villages et des petites villes jurassiennes, de La Chaux-de-Fonds à Besançon. Une région qui se meurt. S'il y a toute une série de portraits de jeunes montrés au travail, c'est pour donner encore une lueur d'espoir.

Pratique

Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, 33, rue des Musées. Tél. 032 967 60 77, site www.chauxdefonds.ch La Biennale et l'exposition de photos jurassiennes «Nous ne faisons que passer» durent jusqu'au 22 mai. «Lazah», photos d'enfants syriens, jusqu'au 9 octobre. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Site du Musée): Lada Umstätter et Gabriel Umstätter (à gauche) lors d'une visite du peintre chinons Ian Pei Ming.

Prochaine chronique le lundi 4 avril. Salons, expositions, ventes. Paris vient de faire fête au dessin ancien et contemporain.

 

 

 

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