Bennaim Yves

FONDATEUR DU THINK TANK 2B4CH

Yves Bennaïm est un pionnier du web qui est actif en ligne depuis 1992. Affichant 25 ans d'expérience dans les technologies digitales, le Genevois se profile aussi comme un expert en cryptomonnaies. Il a été chef de la délégation d'experts pour la Suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et grands livres distribués. Ce geek de la première heure est encore fondateur du think tank 2B4CH pour la promotion de Bitcoin et de la technologie blockchain en Suisse. A suivre sur Twitter: @ZLOK

La Blockchain, cure miraculeuse de tous les maux

On vous le rabâche sans arrêt depuis des mois, dans tous les médias et plateformes socio-politiques, la Blockchain va résoudre tous les problèmes de la planète, guérir toutes les maladies, et stopper les conflits et les guerres. "Blockchain" est devenu le mot à la mode dont à peine 1% des gens qui le clament avec enthousiasme comprend les bases théoriques.

La semaine dernière, alors que se réunissait à Londres le Comité Technique ISO pour la standardisation de la Blockchain et des Grands Livres Distribués, au sommet "Consensus 2018" de New York, des milliers de participants étaient quant à eux coincés dans une queue de plus d'une heure pour obtenir leurs badges d'accès.

C'est vrai que sur le long terme, la technologie (et la nouvelle logique) amenées par la Blockchain vont bouleverser une grande partie de notre vie quotidienne, par exemple la manière dont on perçoit l'information, la communication, la sécurité et la vie privée. Un peu comme Internet a chamboulé notre quotidien et nos habitudes durant les 20 dernières années.

Mais pour le moment, comme je l'abordais dans un précédent billet, la Blockchain est l'aubaine des charlatans, justement parce que son potentiel et son avenir sont énormes, mais que trop peu de gens savent de quoi il s'agit vraiment. C'est très facile de vendre du rêve aux optimistes, surtout quand celui-ci est technologiquement complexe et que personne n'osera pointer du doigt les phrases incohérentes et les mots vides, de peur de paraître ignorant.

Alors malheureusement, la Blockchain est encore pour l'instant un phénomène de mode recouvert d'une grosse couche de marketing, et les diverses conférences et conventions attirent les spéculateurs et les marchands de potions magiques, mais trop peu de développeurs.

Il est utile de garder la tête froide, et de mieux comprendre ce que c'est et comment ça marche. Pas besoin de trop rentrer dans les détails, car on peut assimiler les fondamentaux en restant très théorique, de la même manière qu'il n'est pas nécessaire de maîtriser tout ce qui se passe dans un moteur à essence pour être capable de conduire, par exemple.

Une Blockchain, c'est un grand livre de compte, un registre, une sorte de base de données, c'est utile à toute forme d'informations et de transactions, mais ça ne peut pas servir pas à tout. Le World Economic Forum publiait justement le mois dernier un document intitulé "Blockchain beyond the hype", mettant le doigt sur l'utilité incontestable de cette nouvelle technologie, mais aussi justement l'exubérance des entrepreneurs qui veulent la mettre à toute les sauces (http://wef.ch/blockchainhype).

En fait, il existe une astuce pour différencier les phrases promotionnelles vides et les réelles avancées technologiques. Il suffit de remplacer "Blockchain" par "base de données lente, peu performante, impossible à effacer, mais solide justement parce qu'à sens unique et sans point central d'autorité". Si la phrase garde du sens, alors une Blockchain est envisageable, voire souhaitable dans certains cas. Sinon, c'est probablement du bluff.

Par exemple:

- "Enregistrer les droits d'accès sur la Blockchain",
- "Identifier les contrefaçons grâce à la Blockchain",
- "Tracer la provenance par la Blockchain",
- "Assurer la qualité via la Blockchain".

Ces phrases peuvent théoriquement s'appliquer autant à l'industrie pharmaceutique qu'à celle du luxe, les patentes, ou les biens de grande distribution, par exemple. C'est un des points fort de la Blockchain. Mais on constate qu'évaluer leur validité n'est pas si facile, et qu'il est quand même utile d'avoir un peu de contexte.

Comme je le mentionnais plus haut, l'importance du contexte aux débuts de la Blockchain rappelle celle des débuts d'Internet.

Rappelez-vous les années 90, tout le monde voulait avoir sa "page web", juste pour être à la mode. L'hystérie irrationnelle du web était omniprésente. Puis en 2000, la "bulle des dotcom" a explosé. Le web n'était finalement pas "magique".

Un petit nettoyage de printemps eut lieu, et l'extravagance fut calmée. Mais si la majorité des dotcom périrent, celles qui avaient une raison d'être ont survécu et se sont renforcées, et d'autres ont pu germer sur les cendres. Amazon et Google par exemple, avaient déjà bien compris que ce nouvel outil pouvait être mieux exploité et que c'était un canal de communication intelligent, rapide, et à double sens. À travers les services d'analyse, vente en ligne, suivi client, suggestions personnalisées, hébergement bon marché etc. le web a évolué continuellement, pour devenir aujourd'hui indispensable. Pendant ce temps, toutes les industries ont été touchées et ont dû s'adapter à cette nouvelle réalité.

Certaines entreprises, pourtant leaders sur leurs marchés, ont été submergées par une vague qu'elles avaient sous-estimée. On pense par exemple à Blockbuster Videos torpillé fatalement en 2010 par Netflix.

À posteriori, on a bien constaté objectivement la puissance phénoménale et inévitable d'Internet, mais il aura fallu dépasser les exagérations frénétiques des débuts, pour construire les bases d'un environnement plus sain et solide pour l'avenir.

Aujourd'hui, un nouveau cycle recommence, et pour faire tourner la tête des spéculateurs un peu trop crédules, "Blockchain" est devenu le nouveau "web". Beaucoup voudraient prétendre être les prochains Google ou Amazon de leurs industries, et s'emparent du mot à la mode comme s'il était magique.

Certes, il y a sans doute réellement parmi eux les leaders des prochaines décennies, mais il y a aussi tout ceux qui vont flamber et disparaître comme la plupart des dotcom de 1999.

Comme toute nouvelle technologie, c'est un "verre à moitié plein et à moitié vide", à la fois très utile et encore très limité. Une parfaite opportunité de prendre conscience de nos propres excès d'optimisme et de pessimisme face à une réalité bien présente et pleine d'avenir.

On l'aura compris, la Blockchain est une technologie révolutionnaire qui ouvre des possibilités nouvelles, mais elle a aussi ses limitations, et il y a encore beaucoup de difficultés et d'obstacles à surmonter avant de pouvoir vraiment exploiter pleinement son potentiel.


Commentaires ou questions, j’attends vos messages via twitter @ZLOK (https://twitter.com/zlok).

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