Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

L’Ukraine par delà les morts

Quand les morts se réveillent, c’est un signe de grand désarroi.

L’Occident croit être aux prises avec une frange violente, et barbare, de l’islam sunnite, et Samuel Huntington (décédé en 2008) sort de sa tombe pour une mauvaise relecture de son «Choc des civilisations».

Le canon tonne du côté de Donetsk, cassant l’Europe et dressant à nouveau Washington contre Moscou, et c’est George Kennan (mort il y a juste dix ans) que cette fois on mobilise. Résultat surprenant : avec ce diplomate de haut vol, il y en a pour tous les goûts.

Kennan était en poste en URSS à la fin du conflit mondial, et son observation du pouvoir soviétique lui avait inspiré un célèbre «long télégramme». En 8000 mots, il mettait à mal l’espèce de sympathie que Roosevelt avait éprouvée pour Staline avec qui, pensait le président disparu, un accommodement et une coexistence étaient possibles. Le diplomate, au contraire, décrivait une puissance névrotique et expansionniste, très sensible cependant aux rapports de force : il fallait donc lui résister, l’endiguer, la contenir. Plus ou moins bien lue, cette doctrine a habillé la guerre froide : le containment.

Mais George Kennan a vécu longtemps, assez pour assister à la chute du régime soviétique, et dans les années 90 son discours a radicalement changé. Les projets d’expansion de l’OTAN, face à ces Russes qui venaient de se débarrasser du communisme, lui paraissaient pure folie, une provocation. «Voulez-vous une nouvelle guerre froide ?», demandait-il à ses successeurs qu’il jugeait incompétents.

Naturellement, dans la crise aujourd’hui ouverte sur les marches russes, chacun s’envoie du Kennan à la tête.

Ceux qui veulent faire reculer Vladimir Poutine ressortent les textes sacrés du containment. Ceux qui sont sensibles à «l’humiliation» supposée de la Russie par des atlantistes déchainés citent sans se lasser les mises en garde du diplomate dans ses vieux jours.

Mais faut-il vraiment faire parler les morts ? L’histoire ne se répète pas, et il n’est même pas sûr qu’elle bégaie.

Pour comprendre ce qui vient de se passer à Minsk, et les suites, il vaut mieux regarder les faits en face et juger sur pièce. Tous les interlocuteurs réunis dans la capitale biélorusse (les Européens qui redoutent d’être embarqués dans un conflit armé, les amis de la Russie, Kiev mal en point et Moscou sur pied de guerre) prétendaient vouloir saisir une dernière chance de réduire le conflit et de faire taire les armes.

Une semaine après, les canons crachent moins. Mais la vérité, c’est que Vladimir Poutine a remporté à Minsk une spectaculaire victoire. Devant Angela Merkel et François Hollande bouche bée, il a quasiment sommé l’armée ukrainienne de rendre les armes dans la poche du nœud ferroviaire de Debaltseve. Et comme les soldats de Kiev n’obtempéraient pas, il a fait donner les chars et les missiles. L’intégrité territoriale de l’Ukraine (sans la Crimée désormais oubliée) est une promesse creuse : les autorités élues de Kiev ne peuvent mettre les pieds dans les provinces en sécession ; par contre, elles devront, malgré leurs caisses vides, verser les salaires aux fonctionnaires et les pensions aux retraités des territoires qui leur échappent ! La frontière de l’est sera sous le contrôle de la Russie et des ses affidés, et les observateurs de l’OSCE – si chers au cœur de la diplomatie suisse – n’y auront pas accès. Les futurs arrangements institutionnels (décentralisation, relations extérieures des provinces), s’ils voient le jour, seront ce que Moscou voudra.

Les morts ne parlent pas, mais quand même : que dirait George Kennan de cette situation nouvelle ? Son argument sur la gourmandise de l’OTAN ne tiendrait plus : une adhésion à l’Alliance doit être approuvée à l’unanimité des membres, et cette condition n’a jamais été remplie pour l’Ukraine.

Reste un Etat, désormais très affaibli, auquel une minorité armée impose sa loi avec le soutien d’une puissance étrangère qui se dit fraternelle.

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