Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

L’or noir et son impact

La relation entre l'économie mondiale et l'approvisionnement en pétrole et/ou son prix est en tension existentielle depuis l’irrésistible ascension du pétrole comme la plus pratique des sources d'énergie. En outre, les combustibles fossiles ont une influence dans l’organisation mondiale des pouvoirs qui va au-delà de l’offre et de la demande elles-mêmes.

Les puissances coloniales menaient des guerres pour le pétrole. Les présidents américains se sont hissés dans le bureau ovale sur ses épaules. Nos voisins de l'Est tentent d'utiliser les pipelines pour orienter l'Europe vers leur manière de voir. Et la République populaire de Chine, qui était en queue de peloton quand les gisements de pétrole ont été distribués, construit une force de frappe maritime gigantesque pour assurer l’approvisionnement stratégique du précieux liquide noir.

Le pétrole et l’histoire

Corrélativement, l'or noir est manipulé avec des gants sur les marchés. Qui se soucie vraiment de savoir si les prix du minerai de fer, du blé, du café ou du cacao vacillent? Au mieux, un petit groupe directement impliqué. Mais quand le pétrole éternue, il n'y a pas un participant du marché qui ne s’enrhume; dans certaines circonstances, il peut même y avoir une grippe collective. Toutefois, un coup d'œil sur des données pertinentes conduit à soupçonner que cette panique inhérente aux marchés est extrêmement exagérée,  voire dépassée.

Pendant toute l’ère du pétrole, l’offre et la demande de brut, mesurées en barils/jour, sont restées étonnamment continues. Il n'y a pas eu d’authentiques goulots d'étranglement dans l’approvisionnement. L'industrie pétrolière n’a clairement eu aucune difficulté à encaisser des chocs exogènes tels que les guerres (du Vietnam, du Golfe) ou des changements de paradigme historique (l’entrée de la Chine dans l'économie mondiale, l'effondrement du bloc de l'Est). En fonction de ces statistiques de production et de consommation, il n’y a guère de raison pour justifier la peur (ou l'espoir, selon ses opinions politiques) claironnée pendant toute la période sur l’interruption des livraisons de brut.

Alors que la consommation de pétrole brut a augmenté en termes absolus et continuera de le faire, on observe une corrélation clairement décroissante de l'économie mondiale vis-à-vis de l’or noir au cours de cette même période. La dépendance fondamentalement plus faible du PIB mondial au pétrole est perceptible. Le pétrole pourrait même être en voie de devenir un produit conventionnel.

Ce qui fluctue avec une extraordinaire violence, en particulier au vu de l’uniformité de la production et de la consommation réelle, ce sont les prix du pétrole. Imaginez un instant que le prix d’autres facteurs de l'économie, comme le travail ou le coût du capital par exemple, aient connu des dents de scie de cette ampleur! La capacité d'absorption du système économique mondial à des prix du brut aussi bien élevés que très bas est rien moins que fascinante.

J’observe que les prix du pétrole imitent de très près la trajectoire des marchés financiers qui sont largement découplés des rouages ​​de la production économique réelle et manifestent une forte volatilité, des corrections abruptes, de trop fréquents événements liés à des risques extrêmes et de l’ «irrationalité», alors que le produit de l'économie réelle dans la plupart des pays et dans le monde entier suit un sillon assez constant.

Historiquement, cela n'a pas toujours été le cas. Les fluctuations du PIB de plus ou moins 10% ne sont pas rares jusqu'à la fin du 19ème siècle. Mais nous estimons qu’en fait la raison d’être et l'essence même des marchés est de lisser le produit de l'économie réelle via leurs mouvements erratiques poussés par les anticipations financières et la «spéculation». La plupart des observateurs voient cette interdépendance exactement à l'inverse: les « mauvais » marchés, soutiennent-ils, perturbent les conditions économiques réelles.

Différents types de prix du pétrole

Quoi qu'il en soit, le prix du brut - quelle que soit la capacité d'absorption globale de l'économie mondiale – a clairement une énorme importance économique tant du côté de l'offre que de la demande, ainsi que pour tous les négociants et intermédiaires placés entre elles. Décrire cette importance en détail irait au-delà de la portée de cette tribune - la cyclicité des périodes de surproduction et de pénurie observable sur le marché du brut et l'alternance associée de "backwardation" et de "contango" (autrement dit la manière dont les prix à terme sous-estiment ou dépassent le cours futur) pourraient remplir des encyclopédies et c’est d’ailleurs le cas.

Un tour d'horizon de la littérature suggère que les conditions sont très complexes, et nous avons été incapables d'identifier un modèle avec de véritables capacités de pronostic qui soit valable sur le long terme. Une chose que vous pouvez dire est que généralement - mais pas toujours – cela paie d’avoir des stocks de brut nichés dans quelque dépôt de carburant. Mais à l'heure actuelle, ce n’est absolument pas le cas, ce qui explique pourquoi les stocks construits en utilisant un substantiel effet de levier se sont transformés en risque majeur pour les débiteurs et leurs créanciers (sans parler du système bancaire déjà sous pression ...).

La corrélation entre le prix incluant l’ensemble des coûts, le prix marginal de production et le prix implicite du brut – ce dernier étant le prix requis pour couvrir tous les coûts du contrat social en Arabie Saoudite et dans le Golfe, a un intérêt considérable pour évaluer la situation au Moyen-Orient. Prenons la totalité du prix de revient d'abord: en raison des conditions géologiques régionales et des coûts nominaux d'investissement associés, il est incroyablement bas pour un produit d’une telle qualité. C’est à peine exagéré de dire qu’il suffit de gratter le sol avec une pelle pour voir jaillir l’or noir.  

Bien que l'histoire ne soit pas tout à fait aussi simple que cela, il y a un monde de différence entre cette procédure au Moyen-Orient et les techniques de prospection beaucoup plus laborieuses et fortement intensives en investissement ailleurs (et qui sont en outre plus problématiques du point de vue des émissions). Un prix d'au moins 70 dollars le baril est anticipé pour les pétroles de schistes extraits par "fracking", tandis que le prix moyen basé sur les coûts totaux dans la région du Golfe est quelque part entre 10 et 20 dollars le baril.

D'un point de vue commercial, de tels prix ne peuvent pas être maintenus sur le long terme sans que la faillite ne menace bientôt et /ou que de nouveaux investissements se révèlent impossibles. A moyen terme, les deux situations entraînent des sursauts de production et la perte de parts de marché.

À court terme, cependant, un objet peut bien sûr être mis sur le marché à un coût marginal - ou même en dessous de ce niveau si les réserves existantes sont activées. Les coûts marginaux sont calculés sur la base des dépenses nécessaires pour produire une unité supplémentaire spécifique de tout produit. Toute personne ayant des coûts marginaux faibles et un stock de produit sous la main a un pouvoir sur le marché et sera en mesure de coincer ses concurrents. Par conséquent, elle déterminera en grande partie les prix, en particulier lorsque la demande est «rigide» (ou «inélastique» en langage d’économistes).

Cela signifie que, quel que soit le prix, les consommateurs ne seront guère en mesure de trouver un produit de remplacement, surtout pas à court terme. L’Arabie Saoudite, le primus inter pares du cartel des pays de l'OPEP, a toujours tiré profit de chaque mouvement pour exploiter cet inhérent pouvoir de marché. Dans tout cartel, les membres tendent fondamentalement à casser les tarifs convenus. Avec ses coûts totaux à des niveaux planchers et des coûts marginaux encore plus bas (combinés à des stocks plus ou moins illimités de pétrole dans son sol), l'Arabie Saoudite a réussi à maintes reprises à rétablir la discipline dans les rangs.

Dans le même temps, une troisième variable est entrée en jeu dans cette situation qui sape le pouvoir de marché de l'Arabie Saoudite de l'intérieur: le prix implicite, c'est-à-dire le prix requis pour maintenir le contrat social (c’est-à-dire rassasier 2000 princes voraces tout en mettant de la nourriture sur les tables de 30 millions d'habitants). Les estimations de cette variable budgétaire structurelle diffèrent, mais quelque chose approchant les 80 dollars le baril ne serait probablement pas trop loin du compte. Si le prix du marché mondial du pétrole descend en dessous de cela, les dirigeants saoudiens doivent puiser dans les caisses de l'Etat pour continuer à honorer leurs obligations.

Lorsque les caisses de l'Etat sont à sec, des actifs doivent être vendus pour remplir la tirelire. Si les choses se gâtent, les dépenses doivent être financées par un tour sur les marchés de capitaux, ce qui est exactement le scénario qui se déroule depuis que les prix sont tombés il y a 18 mois d’une falaise de plus de 100 dollars le baril à périodiquement  moins de 30 dollars le baril. Bref, la Maison des Saoud fait face à un dilemme: les prix du marché mondial approchant ceux des coûts totaux de production les laisser encore descendre jusqu’aux  niveaux des coûts marginaux serait le moyen de ramener la discipline au sein du cartel. Cependant, pour extraire le dard qui empoise leur propre situation financière, les prix devraient au contraire monter jusqu’à 100 dollars le baril.

Conséquences d’une demande devenue élastique

Ce dilemme est aggravé par le fait que l'inélasticité de la demande n’est aussi plus ce qu'elle était autrefois. Les épreuves et les tribulations traversées au cours des dernières décennies par les pays industrialisés moins bien alimentés en pétrole, combinés aux efforts menés pour l'environnement, ont généré une capacité nettement améliorée pour trouver des substituts au pétrole. De nos jours, il est tout à fait possible de fabriquer du carburant pour les voitures à partir du charbon ou de la biomasse et la voiture électrique est au coin de la rue. La géothermie, le solaire et l'énergie éolienne font des contributions substantielles au mix énergétique dans les pays développés et, en tenant compte des 32 centrales nucléaires en Chine (qui sont prévues être rejointes par 20 autres au cours des prochaines années), l'énergie atomique est tout sauf en panne.

Les pays producteurs de pétrole n’auront plus autant de facilités pour augmenter progressivement le prix de l'or noir. Je prévois que les surcapacités créées par le boom de l'investissement et les tendances déflationnistes conséquentes vont prédominer comme ailleurs dans le système économique. C’est une sombre perspective pour les pays fortement tributaires des recettes pétrolières. Ils vont se retrouvés face à un défi auquel l’histoire ne les a pas habitués et auquel ils peuvent être incapables de faire face: celui de coffres et de trésoreries qui se vident rapidement.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."