Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

L’impact du saut technologique sur les modèles macroéconomiques

La plupart des modèles macroéconomiques décrive les développements économiques de long terme, avec leur alternance continue de hauts et de bas, comme le produit d'un continuum influencé par une foule de variables. Ces variables comprennent en général des facteurs clés tels que le travail, les ressources naturelles, le capital, la technologie etc. ainsi que leurs prix et les différences de ces prix vis-à-vis d'autres zones économiques et devises.

Toutes ces variables changent constamment car le monde réel est lui-même à l’état de flux. L'électricité, le gaz et le pétrole deviennent plus chers à cause d'un hiver froid. L'offre de travailleurs augmente à la suite d'une immigration incontrôlée (alors que les salaires ont tendance à diminuer). La libre circulation des capitaux permet aux investisseurs étrangers d'aider à financer les économies et réduit les coûts pour emprunter ce capital. Pas un jour, pas une minute ne se passe sans des changements petits ou grands et chaque développement influence les attentes des participants au marché sur les performances futures de l’économie.

De la difficulté d'incorporer les nouvelles dans les modèles

La cyclicité – les hauts et les bas - apparaît dans les modèles économiques en réponse au traitement et à l'incorporation discontinue des informations générées en réaction à ces changements. On ne pourrait imaginer un continuum sans cycle que si tout le monde était conscient de chaque changement (ce qui n'est évidemment pas le cas) et qu’en plus  la signification de chaque changement était perçu simultanément par tous (ce qui est encore moins le cas). Ce qui prévaut - quoique à des degrés divers – c’est la constance de l’incertitude; l'incertitude entourant les faits et celle de leur interprétation. Il en résulte un processus d'essais et d'erreurs qui est en partie mitigé par l'intermédiaire très efficace des marchés de capitaux, de biens et de services et par l'intermédiaire beaucoup moins efficace de l’exercice politique de la force et du pouvoir.

Le principal avantage des grands modèles macroéconomiques est qu'ils permettent d'expliquer et de cartographier ces processus cycliques. Cela permet de formuler des prévisions sur la base d'informations et de prévisions à propos  du développement futur de certaines variables. Même les opinions exprimées dans ma publication "Vue des cimes" (bergsicht) sur la probabilité ou non de développements futurs dépendent en définitive, explicitement ou implicitement, de tels modèles.

Par exemple, il est utile d’examiner l'influence des changements technologiques à travers le prisme du modèle de Solow. Nommé d'après le vénérable économiste du MIT et prix Nobel Robert Merton Solow, ce modèle décrit l'impact du développement technologique - considéré comme exogène - sur les capacités économiques totales, autrement dit sur la production réelle des biens et services pendant une période donnée. C’est une source de renseignements précieux sur l'utilité marginale du capital et du travail à la lueur des changements technologiques. Dans le prolongement, il peut également être utile pour évaluer l'utilisation des capacités d'une économie et sa production potentielle. Il peut même être utilisé pour diagnostiquer la sur ou la sous-utilisation des capacités existantes et leurs éventuels effets sur les prix.

Le développement discontinu de la technologie

Jusqu'ici tout va bien. Les modèles comme ceux de Solow sont relativement robustes. En d’autres termes, leurs pouvoirs explicatifs et prédictifs sont raisonnablement bons à condition que les variables sous-jacentes se comportent de façon plus ou moins «normales». Lorsque le modèle a été inventé dans les années 1950, la technologie se développait selon des schémas relativement normaux. En substance, son évolution était déterminée par les économies d'échelle associées à l'industrialisation. Mes réserves au sujet de la macroéconomie actuelle sont enracinées dans la forte conviction que cette hypothèse d'un certain degré de normalité est dépassée.

Il est évidemment élégant et opportun dans le contexte simplifié d'un modèle de considérer le progrès technologique comme une variable exogène. Un tel mode opératoire capte la réalité avec suffisamment de précision tant que le progrès technique est considéré comme un sous-produit de la concurrence, en d'autres termes comme des dépenses de recherche et développement à retrancher des profits,  des investissements et une extension  de la recherche fondamentale financée par l’Etat. Cependant, lorsque le progrès technologique devient l'axe principal de toute l'activité économique, comme je l'observe aujourd’hui , l'idée de facteur exogène passe  par la fenêtre. Il n’est plus question que de progrès engendrant des progrès engendrant eux-mêmes des progrès et potentiellement à un rythme toujours croissant. Je dois mentionner à ce stade la «théorie de la croissance endogène» et son apôtre, Paul Romer, l’actuel chef économiste de la Banque mondiale. Mais pour autant que je sache, l'approche de son modèle n’a pas encore été adoptée par la macroéconomie classique.

Pour notre époque, mon diagnostic est que nous effectuons un saut technologique discontinu et auto alimenté. Les coûts de stockage et de traitement de l’information sont pratiquement nulles. Les vitesses de transmission des données sont toujours croissantes. Et la concomitance d’une réduction spectaculaire des coûts d'information et de transaction a toutes les caractéristiques dynamiques d'un processus endogène.  Cela souligne également la nature problématique de certaines variables (notamment celles qui sont au cœur du modèle de Solow). Comment peut-on encore parler de croissance de la productivité (production par heure travaillée) si le progrès élimine le travail et donc l'heure de travail?

Pour résumer: je n'ai rien contre les modèles! Mais en tant que tels, ils ont leurs limites et dans des situations extrêmes, ils échouent. Il n'y a pas de place pour des articles de foi maintenus seulement pour eux-mêmes.

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