Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

L’immigration et le délire suisse

Etrange pays ! De bas en haut, la Suisse est obsédée par l’étranger, cet envahisseur. Elle ne sait plus comment mettre en œuvre les lois draconiennes que le peuple vote pour barrer la route à l’indésirable. Et maintenant, elle mobilise l’armée contre une submersion tout à fait hypothétique.

Que disent pourtant les chiffres, au même moment ? Que l’immigration diminue, que le nombre des requérants d’asile est en reflux.

Cette absence de sang-froid permet en tout cas de mesurer ici l’effet de l’agitation nationaliste et xénophobe, sur la longue durée et à tous les étages, du café du commerce au Conseil fédéral.

Les chiffres d’abord. Depuis le début de l’année, le nombre des étrangers quittant la Suisse est plus élevé que l’effectif de ceux qui y viennent. Et les proportions sont importantes : - 9,7% pour ceux qui entrent, +11,5% pour ceux qui sortent. Ce qui fait de nous – pour une courte période – un pays d’émigration.

En matière d’asile, la tendance est la même. Au premier trimestre de cette année, 8315 personnes ont déposé une requête pour obtenir refuge ici. Davantage, c’est vrai, que pendant les trois premiers mois de l’an passé, mais 45% de moins qu’un cours du dernier trimestre de 2015. En mars seulement, 1992 requérants ont été enregistrés, ce qui représentait un recul de 25% par rapport à février. Dans le même temps, 847 recalés ont été renvoyés ou rapatriés, et 489 autres transférés dans des pays européens en application de l’accord de Dublin.

Vous parlez d’une invasion !

Et pourtant, le gouvernement vient de décider, y compris en réaménageant le calendrier des cours de répétition, de mettre 2000 hommes à disposition des services de l’immigration. C’est ce que demandent les nationalistes : envoyer la troupe au frontières pour prêter main forte aux douaniers et repousser les va-nu-pieds qui cherchent à pénétrer sur notre sol sacré. Ce n’est pas exactement ce qu’envisage le Conseil fédéral : il imagine que les soldats donneront un coup de main pour transporter, canaliser, loger le troupeau des candidats à l’asile ; mais il leur donne aussi pour mission possible de surveiller les frontières.

Superbe dispositif. A quelle fin, cependant ? Pour le moment, si des soldats étaient mobilisés, ils auraient plutôt à accompagner des migrants hors du pays.

Mais tout peut changer très vite, répondent les planificateurs fédéraux : on ne peut savoir comment vont évoluer les conflits qui provoquent les flux incontrôlables de réfugiés éperdus. Alors, ils se préparent au pire. Dans leur scénario extrême, qui justifie les mesures décidées, 30000 requérants arriveraient en quelques jours.

C’est beaucoup, pour une hypothèse. Rien à voir pourtant avec le million que l’Allemagne a effectivement accueilli l’an passé. Une vraie invasion, pour le coup. Mais le calme généreux qu’Angela Merkel – cette sainte en politique – a démontré dans cette très réelle crise tranche avec l’alarmisme panique des Suisses. Et la chancelière ne lève pas les bras au ciel en prétendant que l’origine des flux de réfugiés est un bourbier inapprochable. Elle va sur le terrain, se salissant les mains dans des négociations compliquées, pour tenter d’agir à la source.

S’occuper des crises, même lointaines : c’est aussi le rôle élémentaire, en coopération, des Etats. On peut se lamenter, par exemple, sur la passoire à passeurs qu’est devenue la Libye aujourd’hui. Mais on peut aussi participer de manière active au patient travail de l’ONU, qui est en train de mettre en place, à Tripoli et dans mille difficultés, un gouvernement d’union capable de reprendre, peu à peu, le contrôle du pays.

Dans le fond, face à cette grande crise migratoire, il y a deux voies extrêmes. Celle que montre Angela Merkel. Et la méthode hongroise, qui emploie la force contre les flux de réfugiés. La Suisse doit dire où penche sa sensibilité.

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