Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

L’Europe du triple D: dysfonctionnement, désespoir et désillusion

Quelques semaines après les attaques sanglantes contre des cibles civiles dans la capitale française, Charles Michel, le Premier ministre belge, a été forcé de déclarer l'état d'urgence à Bruxelles et dans diverses autres régions et localités hypersensibles dans tout le pays. Les centres commerciaux désertés, les universités et les écoles fermées, les transports publics arrêtés, des policiers et des militaires à chaque coin de rue de la capitale, non seulement de la Belgique mais de l'Europe, ont offert une image qui restera; un puissant symbole de dysfonctionnement, de désespoir et de désillusion.

Dysfonctionnement: lorsque le dirigeant d'un pays qui accueille non seulement sa propre superstructure nationale mais aussi les centres nerveux de toute l'Union européenne et de l'OTAN dans une petite ville du sud des Flandres est obligé d'admettre que "personne ne sait exactement qui vit à quelle adresse dans la banlieue de Molenbeek", c’est que quelque chose ne va pas avec la capacité de cet état à accomplir ses tâches les plus fondamentales. Molenbeek est situé à cinq kilomètres à peine du siège de la Commission de l'UE. Même si il n'y avait pas quelque chose comme l'État islamique (l’EI), une organisation terroriste difficile à comprendre et à combattre, une telle insouciance devrait être considérée comme une grave erreur dans le contexte d'une responsabilité beaucoup plus lourde: si vous aspirez à être le siège de l'Europe, vous devez accepter les conséquences qui en découlent sur le front de la sécurité intérieure.

Désespoir: l'interruption de l’activité vibrante d’une capitale est sans doute un moyen de traiter une menace terroriste critique. Une telle approche sert en premier lieu à protéger les autorités contre les accusations d'inaction pour le cas où un événement se produirait. Mais c’est une solution ni suffisante ni durable. Un état d'urgence universel ne peut être maintenu longtemps, surtout dans une ville comme Bruxelles (capitale à plusieurs titres); par ailleurs, cela fait le jeu des terroristes en entraînant précisément le genre de paralysie qu’ils cherchent à obtenir avec leurs machinations meurtrières en atteignant le cœur même de la vie normale dans l'Occident civilisé. S’ajoutent à cela que les attaques terroristes ne se concrétisent pas, en règle générale, lorsqu'une alerte de menace imminente est déjà en place. Ils arrivent comme un coup de tonnerre - quand les gens passent une paisible soirée après une journée de travail comme à Paris le vendredi 13 Novembre 2015. Les cellules dormantes des terroristes savent attendre leur heure. C’est précisément le problème.

Désillusion: ceux qui pensent allègrement - pour ne pas dire naïvement ou nonchalamment - que quelqu'un dans telle ou telle institution ou à tel ou tel niveau hiérarchique saura «réparer» les choses ont pris une leçon. La réalité offre un spectacle pire que ce qu'ils pouvaient imaginer. Au cours des dernières années, le public a été inondé par une pluie de communiqués panglossiens claironnant de grands bonds en avant vers la stabilité, la paix, la prospérité, la croissance, la solidarité, la durabilité et autres. En réalité, les rênes nous ont glissé des mains, pour ainsi dire, à tous les tournants. Molenbeek ne peut pas conserver la trace de ses propres habitants. Les migrants arrivant par vague en Europe ne sont pas systématiquement enregistrées. Et l'UE n'a aucune idée de comment ceux-ci sont à répartir – ou à intégrer – parmi ses différents états membres. Le président français François Hollande a déclaré la «guerre totale» à l’Etat Islamique. Même si un tel ennemi pouvait être engagé concrètement, c’est un secret de polichinelle que les Français – sans parler de l'UE et de la plupart des autres Etats membres – n’ont pas les ressources pour mener à bien une telle campagne. Le fossé entre la fantaisie et la réalité se creuse à un rythme alarmant.

Tel est l'état de notre continent en ce début 2016. Nous faisons face à ce que l’on ne peut qualifier autrement que d’état d'urgence. En réalité, c’est la défaillance de plusieurs organes qui ne se limitent pas à la ville de Bruxelles mais qui est de nature systémique. Le terrorisme maligne de l’EI a atteint un organisme qui, lui-même, était déjà fortement compromis et est donc à peine capable de déclencher les réponses immunitaires adéquates. Il y a un sentiment que trop de choses importantes ont déraillé qui insufflent la peur et le changement des équilibres politiques dans les pays concernés.

Si les rangs des partis d'extrême droite continuent à gonfler et qu’ils gagnent du terrain politique en Europe, ce n’est pas en vertu de leurs propres efforts. C’est plutôt à cause des péchés par omission d'une élite arrogante qui a négligé les vrais problèmes de ses peuple. La responsabilité du bon fonctionnement d’un système politique crédible au service de ses citoyens ne peut pas être remise à un groupe de fanatiques radicaux! Bien que nous n’ayons aucun désir de rencontrer des difficultés en ce début d’année 2016, il suffit parfois de nommer les démons auxquels nous sommes confrontés pour les exorciser une fois pour toutes.

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