Cailleteau Pierre

MANAGING DIRECTOR DANS UNE BANQUE INTERNATIONALE

Pierre Cailleteau, actuellement Managing Director dans une banque internationale de conseil (aux autorités publiques), a notamment travaillé au Fonds Monétaire International, à la Banque des Règlements Internationaux à Bâle (Financial Stability Board) avant d’être responsable de la notation souveraine pour le monde chez Moody’s jusqu’en 2010.

L'Europe bancaire à l'aube d'un choc "darwinien"

Pendant que l'architecture de l'Union bancaire en Europe se construit à tâtons, les banques de l'Union européennes peinent à émerger d'une conjoncture économique déprimée, du recentrage territorial (la fragmentation) et du Blitz réglementaire. Mais les remous les plus puissants sont à venir: ils vont donner un lieu à un choc 'darwinien' aux conséquences difficilement prévisibles.

Ces remous viennent de la confluence de deux courants puissants: d'une part, l'Asset Quality Review et le Stress-Test que la BCE va vraisemblablement exiger pour filtrer les banques candidates à la supervision européenne centralisée; d'autre part, la détermination nouvelle à infliger des pertes aux créanciers des banques - voire aux déposants, faute de créanciers disponibles.

Dans ces conditions, le paysage bancaire en Europe fin 2014 sera très différent de celui d'aujourd'hui, peut-être même méconnaissable.

Tout d'abord en effet, la Banque Centrale Européenne se prépare à assumer ses responsabilités en matière de supervision. En 2014, elle sera responsable de la supervision d'un nombre important de banques de la zone Euro - important mais pas encore totalement fixé. Compte tenu à la fois des doutes sur la qualité du contrôle bancaire dans certains Etats-membres, et pas seulement ceux qui ont subi une crise systémique comme l'Irlande ou l'Espagne, et de la disparité objective de l'infrastructure du monitoring bancaire - comme attesté par un rapport récent de la banque centrale d'Autriche qui montre les différences nationales de définition des 'Non-Performing Loans'... - la BCE va devoir être exigeante dans la revue de la qualité des actifs.

On peut imaginer qu'elle prendra à coeur de ne pas s'exposer, faute d'un filtrage efficace, à un incident bancaire qui minerait sa crédibilité dans les premiers mois de ses nouvelles fonctions. De surcroît, beaucoup d'analystes pensent que seul un nettoyage de fond en comble des banques européennes, à la manière des Etats-Unis en 2009, permettra de recréer les conditions d'un rebond du crédit favorable à la croissance.

Par conséquent, même s'il y a une impasse encore troublante sur la question du comblement des trous dans le capital des banques révélés par ce 'filtrage', il semble que l'on s'oriente vers une opération ambitieuse de nettoyage et de mise au carré des bilans bancaires, dans un environnement économique déprimé.

Il ne fait pas grand doute que ce 'filtrage' va faire apparaître des besoins de re-capitalisation - même si nul ne peut évidemment savoir de quel ordre à ce stade. Simplement en raison du nombre de banques qui vont devoir passer ces tests (considérablement supérieur aux 19 banques concernées par le Capital Assistance Program du Trésor US en 2009), les besoins vont être sans doute significatifs.

Bien sûr, il est vrai que les stress-tests de l'EBA ont déjà conduit les banques dans les années précédentes à renforcer les coussins de protection. Mais la simultanéité des besoins de capital à travers l'Europe, combinée à la difficulté pour beaucoup de banques de générer des profits suffisants pour reconstituer organiquement leurs fonds propres, vont générer une demande de capital (d'equity) qui risque de saturer l'offre disponible sur les marchés.

D'où la nécessité d'envisager des solutions de re-capitalisation plus radicales - ou alors ces Stress-Tests reviendraient simplement à sauter en parachute sans parachute.  

Or, et c'est le deuxième courant décrit plus plus haut, il est maintenant évident, six ans après le début de la crise, que le tabou de la sanctuarisation des créanciers bancaires  - et même, comme on l'a vu à Chypre, des déposants - n'existe plus.

Les signes sont sans ambiguïté. D'abord, des expériences, plus ou moins réussies, de liquidations bancaires, en Irlande (IBRC), aux Pays-Bas, au Danemark, à Chypre... De toute évidence, l'appétit pour renflouer les banques, a fortiori les banques des autres, est faible/nul et la crainte de la contagion relativisée par la multiplicité des chocs déjà subis.

Ensuite, alors que pendant les premières années de la crise l'injonction faite aux banques a été de réduire la dépendance aux financements de marché (ramener le ratio Prêts/Dépôts vers 100%), les régulateurs semblent maintenant avoir des arrière-pensées: les problèmes rencontrés par la Coop au Royaume-Uni où il n'y a pas assez de dette senior à 'brûler' pour pouvoir re-capitaliser, le casse-tête chypriote où le passif bancaire était constitué à 90% de dépôts, la préoccupation affichée devant les questions de nantissement des actifs bancaires qui réduisent la masse de dette restructurable... Tous ces indices pointent dans la direction d'une forte contribution des créanciers obligataires aux prochains rounds de re-capitalisations bancaires non spontanées.  

Au total, l'acte premier de l'Union bancaire en Europe en 2014 va très vraisemblablement requérir des reconstitutions de capital significatives qui risquent de saturer un pool de capital disponible déjà échaudé par les pertes actionnariales des 6 dernières années. Les créanciers obligataires seront mis à contribution, et, in extremis, les déposants pour les banques mises en liquidation. Il restera à se demander comment l'économie européenne réagira au survival of the fittest dans le monde bancaire.  

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