Lhermite

L'HERMITE

Né en 1978 à Genève, Blaise-Alexandre Le Comte a présidé le Parti libéral genevois, avant de se retirer de la vie politique. Il se consacre depuis quelques années à l'écriture, en particulier de chroniques sur les parfums, le dandysme, la littérature décadente et l'ésotérisme. Depuis 2011, on peut suivre ses écrits sur son blog, Chypre Rouge.

L'Éthique du Docteur Frankenstein

Longtemps la tératologie fut peuplée de monstres créés par des esprits torturés, ou déchus. En des sociétés spirituelles - et même religieuses - nos Enfers ne pouvaient être qu’intérieurs. Et nos bestiaires démoniaques recensaient, notamment, chimères et licornes, cynocéphales et basilics, dragons et sirènes. L’affaissement de l’esprit, dès le siècle des Lumières, engendra des sociétés rationnelles et scientifiques ; et, avec elles, des hybrides monstrueux, protéiformes et insaisissables.

Mary Shelley, amoureuse exilée sur les rives du Léman, saisit cette mutation et ses dangers, dans son chef d’œuvre gothique. Le Docteur Frankenstein est une quintessence de l’intelligence. Sa maîtrise de la biologie, de la chimie et de l’électricité lui permet de concevoir, puis d’incarner, un être régénéré. Et imaginer, dans le bouillonnement de cette pensée scientifique, la volonté anachronique de créer un Surhomme nietzschéen affranchi des contingences naturelles et divines. Une perfection physique et intellectuelle.

Mais dans le laboratoire, un accident. Le bocal se brise. Nécessité oblige, le cerveau criminel et débile est substitué à l’organe hypertrophié convoité. Anticipation - encore - des thèses d’un Cesare Lombroso pour qui l’homme est physiologiquement prédestiné. La créature romanesque ne pourra se soustraire à cette fatalité. Sa physionomie le marque irrémédiablement, aussi. À la façon des dessins d’un J.K. Lavater, la créature est laide au physique et au moral. Les vices et les vertus façonnent les corps, à en croire ce pasteur. Dans ce rationalisme délirant, l’humain n’est qu’un objet d’étude, qu’une mécanique.

Et pourtant cette créature, née de la foudre électrique, est un être sensible. Un homme qui désire aimer et être aimé ; qui souffre d’être non nommé - la barbarie nazie nous apprit qu’un nourrisson meurt de n’avoir pas de prénom. Un homme, enfin, qui, entre ses fureurs destructrices, est animé d’une tendresse troublante, d’une délicatesse émouvante. L’affection, presque filiale, qui le lie à ce vieillard aveugle est bouleversante. Banni d’une société à la normalité brutale, il découvre au contact de cet infirme, qu’il peut être aimé pour ce qu’il est - et non rejeté pour ce qu’il paraît. Dans cette complexité intime, où s’entrechoquent aspirations apolliniennes et tentations dionysiaques - il n’est qu’homme -, s’esquisse l’essence de l’être. De ce contraste nous comprenons que la créature n’est pas prédestinée au meurtre. Elle y est acculée par les souffrances et l’humiliation subies.

La monstruosité est l’insensibilité cruelle du Docteur Frankenstein - archétype de nos sociétés rationnelles -, qui, lui déniant toute humanité - et même sensibilité -, torture et humilie la créature. En cela, ce roman est édifiant. Il est une espèce d’image apotropaïque, qui nous effraye et nous protège. Comme le combat à mort entre Persée et Méduse édifia les Grecs anciens. Singulière correspondance, peut-être ; si évidente, pourtant. S’en expliquer.

La créature est le jouet de la pure intelligence du Docteur Frankenstein, c’est-à-dire d’une intelligence amputée de ses émotions, de ses sens et de ses instincts. Le duel mythologique, quant à lui, se lit métaphoriquement. La menace de Méduse réside dans sa tête. La regarder, c’est intellectuellement féconder des monstres - les nôtres - et donc être pétrifié de ses propres peurs. Et Persée, qui décapite la Gorgone, c’est le héros, au terme d’une quête - d’une ascèse -, qui dompte son Enfer intérieur. L’intelligence n’est plus désincarnée, mais en harmonie avec les émotions et le corps.

L’ambition mégalomane de nos sociétés méprise, à l’évidence, les grandeurs ascétiques de Persée. Elles lui préfèrent, les impudentes, l’irrévérencieux Prométhée. Vaniteuses, elle croient échapper à son supplice. Leur obsession d’une intelligence omnisciente les trompe ; vaine illusion que de prétendre s’affranchir du sens de la vie, que de prétendre le tordre à nos besoins. Frankenstein, est un avertissement effrayant, qui nous protège, si nous nous souvenons de son sous-titre, le Prométhée moderne.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."