Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

L’Etat islamique et la tentation de la guerre perpétuelle

La campagne militaire contre l’Etat islamique (EI) s’appuie sur les doctrines militaires contre-insurrectionnelles (counterinsurgency - COIN) depuis l’expérience américaine au Vietnam[1]. Etendues à l’échelle globale et s’inspirant des modes d’action révolutionnaires, elles permettent de rationaliser le recours à la force et l’usage de la terreur à des fins politiques. Quels sont les origines et les objectifs de ces milices radicalisées de l’Islam et quel est leur rôle dans les événements en cours au Moyen-Orient ?

La Seconde Guerre mondiale avait démontré le potentiel des tactiques révolutionnaires et de l’usage de la terreur à des fins politiques. Un « processus de terreur », selon l’expression de Walter Eugene, était capable de produire une réaction émotionnelle recherchée afin de transformer le comportement d’un groupe social déterminé[2]. La guerre froide semblait donner raison à ceux qui, comme Wallace Carroll, alors consultant pour le Département de la défense américain, pensaient que les Etats-Unis « devaient se préparer à soutenir des guerres de guérillas à une échelle telle que le monde ne l’avait encore jamais vu » au service de ses objectifs stratégiques[3]. Il s’agissait de l’« Arme ultime » pour les conflits modernes[4].

Le Vietnam allait être le premier « laboratoire » dans la conduite des opérations anti-insurrectionnelles menées conjointement par la CIA et par l’armée[5]. À des milliers de kilomètres, les polices politiques des dictatures latino-américaines s’appuyaient sur l’encadrement de la CIA, pour éteindre les mouvements révolutionnaires[6]. La consécration des doctrines de Low intensity warfare n’aurait pas été possible sans le soutien des républicains internationalistes, néoconservateurs, de leurs nombreux think tank : le Center for Strategic and International Studies (CSIS), la fondation Heritage ou encore dela RAND (think tank de l’Air force)[7]. Brian M. Jenkins, ancien membre des forces spéciales au Vietnam et conseiller à la RAND prédisait:

« La guerre du futur (…) cessera d’être finie. La distinction entre la guerre et la paix se dissoudra. Les conflits armés ne seront pas confinés aux frontières nationales. Aucune rivalité ne sera locale. Les combattants locaux mobiliseront des patrons étrangers. Les terroristes attaqueront des cibles inconnues tout à la fois sur le sol proche (home) et à l’étranger (abroad). »[8]

Dans une correspondance avec un cadre du commandement inter-armé datée du 18 décembre 1965, Robert D. Crane, co-fondateur du CSIS[9] et conseiller du Président R. Nixon écrivait qu’une mentalité défensive à l’ère des conflits globaux était la recette la plus certaine d’un « suicide culturel » et qu’il fallait par conséquent se résoudre à forger le « nouvel ordre mondial » quel qu’en soit les moyens. Treize ans plus tard, R. D. Crane publiait la feuille de route pour l’interdépendance des Etats-Unis et de l’Arabie Saoudite, l’unique pays du Moyen Orient dont les ressources étaient développées exclusivement par les compagnies pétrolières U.S.[10].

Converti à l’Islam en 1982, Crane se consacrait à la « renaissance » de l’Islam selon les principes de l’économie de marché[11]. La solution passait, selon lui, par une grande fédération qui effacerait l’héritage colonial. Comment opérer une telle transformation ? Selon la PSYWAR ou guerre psychologique, la possibilité d’influencer les musulmans indécis du « milieu » était possible par l’entretien de mouvances radicales capables de générer une pression suffisante afin d’orienter les communautés indécises[12]. En deux mots, la création d’une posture radicale amènerait la majorité modérée à choisir la réforme choisie[13].

 Al-Qaeda, créé au temps de la lutte contre l’URSS, nourrissait pendant une décennie au moins la « vision » d’une conspiration grandiose, bien qu’infondée, de l’Islam contre l’Occident suivant le scénario de l’ancien adjoint aux affaires militaires S.Huntington : père du « choc des civilisations et la redéfinition de l’ordre mondial » (1996)[14]. De la disparition de Ben Laden en mai 2011 à l’apparition de l’entité de l’Etat islamique (EI) en avril 2013, se développait la théorie selon laquelle les groupes jihadistes affiliés à Al Qaeda grandissaient tel « un cancer » dans les différentes régions de l’Afrique subsaharienne jusqu’à l’ancienne Mésopotamie[15]. Aucune question sur le rôle du Pakistan, de l’Arabie Saoudite, de la Jordanie ou même de l’Algérie, bases arrières du terrorisme[16].

Depuis la dictature militaire de Muhammad Zia-ul-Haq (1977-1988) soutenue par le Jamaat-i-Islami, l’agence d’intelligence pakistanaise (ISI), parrainée par la CIA, est pourtant devenue la vraie fabrique du terrorisme[17]. Comme le faisait remarquer un spécialiste : « Il y a des éléments suffisants de preuve montrant que sans la connivence de l’Etat (pakistanais) et le soutien des élites religieuses, une culture du jihad n’aurait pas pu fleurir dans ce pays. »[18]

Comment donner ainsi un sens à la montée au pouvoir d’Abou Bakr al-Baghdadi à la tête de l’EI et des prétendus affiliés comme le groupe du « Khorasan » ? Y a-t-il une instrumentalisation des jihadistes[19] ? Andrew J. Bacevich pointait du doigt les généraux américains en 2010 déjà pour leur adhésion à la conduite d’une guerre dite « perpétuelle »[20]. L’ancien officier de la CIA, Robert David Steel, affirme que l’EI est cet instrument de déstabilisation aux mains des Américains, alors qu’Ali Abbas al-Ahmed, directeur de l’Institut of Gulf Affairs, déclare de son côté que les Saoudiens tirent les ficelles dans le dos de Washington[21].

D’autres experts supposent une collaboration étroite entre les services secrets pakistanais et saoudiens, soutenus par la CIA et le Pentagone[22]. L’ancien officier des PSYOPS américain, Scott Bennett expose comment le financement du terrorisme a été volontairement tenu secret[23] ; Jeremy Scahill fin connaisseur de la région n’hésite pas, quant-à-lui, à qualifier cette guerre d’auto-alimentée[24].

Que fait-on des 94'000 frappes aériennes opérées par l’U.S. Air Force sur l’Afghanistan, l’Irak, la Lybie, le Pakistan, le Yemen et la Somalie depuis 2001 et du demi-million de morts pour le seul Iraq.  Ne peut-on parler dans ce cas d’usage de la terreur? Martha Hutchinson écrivait : « Une fois qu’une stratégie terroriste est adoptée, elle gagne une autonomie, un momentum et les insurgés peuvent se trouver prisonniers d’un cycle de la terreur et de la répression, incapables d’abandonner le terrorisme à cause de pressions populaires et celles exercées par les militants eux-mêmes. »[25]

Certaines thèses soutiennent enfin que cette violence est le sous-produit inévitable de la politisation de l’islam. Les dictatures du Caire à Islamabad, en passant par Amman ont usé et abusé de la répression et du recours à la torture contre ces courants politiques de l’Islam. Comme le dit Shadi Hamid l’Islam a été instrumentalisé par les régimes des pays arabes et ce afin d’avancer leurs propres objectifs politiques et de consolider leur mainmise sur le pouvoir[26]. La radicalisation de l’Islam serait ainsi encouragée, permettant le maintien d’élites militaires au pouvoir contre toutes velléités révolutionnaires et populaires.

L’application de la violence n’a rien d’irrationnel ou de religieux par essence, elle est un moyen en vue d’atteindre une fin politique[27]. L’Etat islamique n’a pas plus de légitimité auprès de la majorité des musulmans que le Sheikh Ben Laden avant lui[28]. Il divise les courants de l’Islam contre eux-mêmes, en atteignant l’ennemi shiite ; il discrédite les courants de l’islam politique (islamisme), nourrissant le mirage d’une renaissance libérale compatible avec les principes du marché, née des cendres des combats sectaires ; il donne enfin un blanc-seing aux Etats-Unis et à leurs alliés et clients dans la région en légitimant leur droit d’ingérence et leur propre violence, tenant durablement en échec leurs ennemis ou rivaux potentiels[29]

Les terroristes ne font pas que vivre en marge de la société, ils sont les produits d’une occidentalisation de l’Islam en rupture avec ses traditions[30]. Si les manuels de l’armée U.S. mentionnent désormais la volonté de mener des opérations de contre-insurrection « dans le monde entier (everywhere[31], l’usage de telles techniques a fini par banaliser le recours à la terreur - son principal moyen d’action. Il est l’Arme ultimeUltimate Weapon que Washington caressait d’employer au milieu du siècle précédent : un instrument révolutionnaire au service non plus de l’idéologie communiste mais de l’internationalisme démocratique[32].

 



[1] Ces guerres appelées aussi asymétriques, voir Barry Scott Zellen, The Art of war in an asymetric world, strategy for the post-cold war era, New York, Bloomsbury, 2012.

[2] Martha Hutchinson, « The concept of revolutionary terrorism » in The Journal of Conflict Resolution, vol.16, no3, sept 1972 ; depuis les travaux de Schmid Alex P. et de Graaf Janny, Violence as Communication (1982) utilise le terme de « violence expressive ».

[3] David M. Barrett, The CIA and Congress, the untold story from Truman to Kennedy, Lawrence, University Press of Kansas, 2005

[4] V.I.Lenin n’avait cessé de rappeler l’absolue nécessité de la terreur. Le général William Joseph Donovan, inspirateur de la création de la CIA américaine, avait préfacé l’ouvrage d’Oleg Anisimov, « The Ultimate Weapon » (1953) prônant l’usage des tactiques révolutionnaires dans les conflits modernes.

[5] C’est le président du Joint Chiefs of Staff (JCS) General Maxwell D. Taylor qui en est responsable. Voir L. Fletcher Prouty, The secret team, the CIA and its allies in Control of the United States and the World, New York, Skyhorse, 2011, p.485.

[6] Le General Vernon Walters était chargé pour la CIA de former les membres du DINA (Direccion de Intelligencia Nacional) chilien. Voir John Dinge, The Condor Years, how Pinochet and his allies brought terrorism to three continents, New York, The New Press, 2004. Walters dépendait directement de H. Kissinger.

[7] Voir Hippler Jochen, « Low intensity warfare : key strategy for third world theater » in The Middle East : living by the sword, MERIP Middle East Report, no144, jan-fev. 1987.

[8] Brian M. Jenkins, « Defense against terrorism » Reflections on providing for the Common Defense, Political Science Quarterly, vol.101, no5, p.778

[9] Le CSIS avait été créé par un ancien amiral Arleigh A. Burke en 1962 avec des financements du prince saoudien Turki bin Abdulaziz. C’est le même amiral Burke qui avait témoigné contre l’ingérence des civils dans la conduite des opérations militaires au Vietnam.

[10] Robert D. Crane, Planning the future of Saudi Arabia, A model for achieving National priorities, New York, Praeger, 1978. En Juin 1974 avait été créé la U.S.-Saudi Joint Commission on Economic Cooperation.

[11] Dr. Robert D. Crane est le directeur for Global Strategy à la Abraham Federation. Militant au sein de la National Citizen’s Initiative for Democracy, il prone une réduction de la place de l’Etat.

[12] Cette stratégie repose sur l’identification des audiences. Elle est décrite dans James JF Forest, Teaching Terror : Strategic and Tactical Learning in the Terrorist World, Lanham Maryland, Rowman&Littlefield, 2006.

[13] « In practice this means creating sufficient pain, aversion, or disincentive on the part of the decision makers in the enemy authority to elicit political change and even revolution » in Bongar Bruce et. al., Psychology of Terrorism, Oxford University Press, 2006, p.93 

[14] Huntington est moins connu pour son autre ouvrage sur les changements de régime, marqué par l’expérience du Vietnam : Political Order in Changing Societies, Yale Univ. Press, 1968 disponible sur : http://projects.iq.harvard.edu/gov2126/files/huntington_political_order_changing_soc.pdf; Voir également William J. Bennett, Why we fight : moral clarity and the War on terrorism, 2002.

[15] George Tenet, ancien directeur de la CIA avait lui même reconnu la présence d’une centaine d’agents infiltrés au sein d’Al Qaeda bien avant 9/11. George Tenet, At the Center of the Storm, my years at the CIA, 2007, pp.120-121

[16] Lire Gwendal Durand, L’organisation d’Al-Qaida au maghreb islamique, réalité ou manipulation ?, Paris, L’Harmattan, 2011., pp. 83-90. La résurgence des attaques d’AQMI seraient le fruit des luttes entre les pouvoirs en place et les services du renseignement de l’armée (DRS). Accusations relayées par François Gèze du média Rue89.

[17] Le reportage d’Orla Guerin passé sur la BBC, 9 mai 2011 a montré que les habitants du lieu pensaient que Ben Laden n’avait jamais habité là. https://www.youtube.com/watch?v=b1JWpgAWKEU#t=46.

[18] Eamon Murphy, The making of terrorism in Pakistan, historical and social roots of extremism, New York, Routledge, 2013, p.92-96

[19] Voir Jérôme Gygax, « Le nouvel Empire du mal » in La Cité, Octobre 2014 ; Murtaza Hussain, « The fake terror threat used to justify bombing Syria » The Intercept, 28.09.2014. 

[20] Andrew J. Bacevich, Washington Rules, America’s path to permanent war, New York, Metropolitan Books, 2010.

[21] « ISIS A tool of Saudi Arabia ? » Sur the Real News, 01.10.2014.

[22] Il semble que le Prince Turki al-Faisal à la tête du Saudi General Intelligence Department (GID) ait suivi l’exemple U.S. pour le financement des mouvements de jihadist, se servant des canaux de l’ISI pakistanais, voir Eamon Murphy, op. cit. pp.109-111. Lire également Imtiaz Gul, The most Dangerous Place : Pakistan’s Lawless Frontier, London, Penguin, 2010, p.254 expose comment, dès 1989, l’ISI pakistanais avec les fonds saoudiens ont créé  Lashkar-e-Taiba (l’armée des pures).

[23] Scott Bennett US Army Special Operations Officer, 11th Psychological Operations Battalion, Civil Affairs-Psychological Operations Command. Ce dernier traite de milliers de comptes de la banque suisse UBS saisis par Bradley Birkenfeld. Voir « Shell Game : The Betrayal and Cover-up by the U.S. Governement of the Union Bank of Switzerland-Terrorist Threat Finance Connection, A Whistleblowing Report to the United States Congress, Submitted to the Department of Defense Inspector General, 27.05.2013. sur : http://www.jimstonefreelance.com/shell_game.pdf

[24] « Obama’s orwellian War in Iraq : We created the very Threat we claim to be fighting », sur Democracy Now, 03.10.2014 ; lire J. Scahill, Dirty Wars : The World is a Battlefield, New York, Nation Books, 2013.

[25] Martha Huchinson, op.cit. p.394.

[26] Shadi Hamid, Temptations of Power, Islamists and illiberal democracy in a new Middle East, Oxford, Oxford univ. Press, 2014, p.207

[27] Crane dans son ouvrage sur l’Arabie Saoudite, op. cit. parlait de redéfinir la civilisation arabe dans son entier, en englobant tous les pays de la région. p. 240

[28] Articles de Murtaza Hussain, « Why the Islamic State is not really islamic » The Intercept, 26.09.2014.

[29] Shadi Hamid a su montrer comment l’émergence des courants radicaux violents dès la décennie 1990 avait eu pour effet de modérer les tenants d’un islam politique, les « islamistes », avant de discréditer leur projet. In Shadi Hamid, op. cit.

[30] Olivier Roy, « Terrorism and Deculturation » in Louise Richardson, The Roots of Terrorism, New York, Routledge, 2006, p.160

[31] Manuel FM 3-24 (2006) cité par Andrew J. Bacevich, op.cit, p.196.

[32] Oleg Anisimov, The Ultimate Weapon, Chicago, Henry regnery Co, 1953, préfacé par le Général William J. Donovan.

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