Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

L’ennemi n’a plus de visage

Jeudi 15 janvier, devant le mur du Kremlin. Combien seront-ils pour soutenir Alexeï Navalny ? L’opposant le plus connu à Vladimir Poutine, naguère candidat à la mairie de Moscou, risque dix ans de prison. Sa faute ? Malversation financière, dit le juge. Mais personne n’est dupe, et les amis de Navalny veulent le dire à la mi-janvier.

Ou plutôt, c’était leur projet. Car la page Facebook qu’ils ont créée pour appeler à la manifestation a disparu à peine avait-elle été rédigée. Qui a décidé cette censure à Palo Alto ? Mark Zuckerberg ? Un juriste maison qui a mis en balance la liberté d’internet et les intérêts de la firme sur le marché russe ? Ou peut-être bien Vladimir Vladimirovitch lui-même…

Les opposants ne peuvent pas se rabattre sur VKontacte, le Facebook russe : le Kremlin vient d’en prendre le contrôle, et son fondateur, Pavel Durov, a choisi l’exil pour ne pas connaître le sort de Navalny.

Censure privée sous pression publique. Facebook plie souvent : 29 fois en Russie au cours du premier semestre 2014, et 1893 fois en Turquie dans la même période, par exemple.

Cela fait moins de bruit que l’autocensure à laquelle Sony vient de s’abaisser en enterrant son film, «The Interview», mais c’est la même réalité : internet est aussi un terrain d’affontements, dans des guerres inquiétantes et sournoises où l’ennemi, souvent, n’a pas de visage.

Qui a organisé le grand pillage de la mémoire de Sony pour empêcher la diffusion de cette farce, probablement de mauvais goût, mettant en scène l’assassinat de Kim Jong-un, écolier bernois devenu dictateur par héritage ? Tout désigne la Corée du Nord : le FBI et Barack Obama le font sans détour. Mais Pyongyang nie, menace, et en même temps propose de participer à l’enquête pour démontrer sa bonne foi.

De la même manière, les Etats-Unis et Israël n’ont jamais admis avoir pénétré et dévoyé les ordinateurs du programme nucléaire iranien. Et la Chine ne reconnaîtra jamais qu’une unité de son armée est spécialisée dans le hacking à grande échelle des entreprises, entre autres, américaines.

Coupables ou non, les Nord-Coréens ont déjà été punis. Lundi, leur internet a cessé de fonctionner durant près de dix heures. D’où venait l'agression ? Les Américains, qui ont promis des représailles, sont bien sûr les premiers suspects. Mais ils n’en diront rien. Un porte-parole du Département d’Etat a d’ailleurs avancé que la punition pourrait être invisible.

Pour dissimuler leur éventuelle responsabilité, les Etats-Unis ont tenté de mettre la Chine dans le bain, en demandant à Pékin de ramener à la raison son allié turbulent de Pyongyang. La panne coréenne a-t-elle pu avoir une origine chinoise ? Ce n’est pas totalement invraisemblable. Les réseaux des deux voisins sont liés, et le géant asiatique ne cache plus guère son irritation à l’égard des actions imprévisibles et dommageables de son petit protégé. Un général chinois, par ailleurs député dans ce qui tient lieu de Sénat à Pékin, vient d’ailleurs de recommander le lâchage d’un allié trop encombrant et dont le régime est condamné, tôt ou tard, à l’effondrement.

Guerres dans l’ombre. On ne sait ni quand, ni d’où viennent les coups. Internet est un miracle et un bienfait. Mais c’est en même temps une malédiction masquée. Les hackers les plus connus et les plus actifs ne se sont pas baptisés par hasard Anonymous. C’est bien le nom de cette plaie : l’anonymat. Des trolls qui envahissent et pervertissent la Toile de leur fiel et de leurs délires, jusqu’aux Etats qui y installent de nouveaux champs de bataille dans un brouillard opaque.

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