Jean Romaine

PRÉSIDENTE DE LA FONDATION HIRONDELLE

Romaine Jean est présidente de la Fondation Hirondelle et consultante indépendante. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

L’affaire Maudet et l'embarras des médias

Les amis restés fidèles à Pierre Maudet ont tort de parler de «curée médiatique».  C’est au contraire avec beaucoup d’embarras que la presse romande, où le magistrat a ses entrées, accueille ses ennuis actuels. Il a fallu le travail d’enquête obstiné de quelques plumes affranchies pour que le Genevois se révèle tel qu’en lui-même: un brillant politicien qui cachait quelques grosses failles. La chute est rude et s’accompagne d’un triple gâchis, institutionnel, personnel et politique. 

La presse a longtemps renvoyé du Genevois, l’image d’un Intouchable. Le magistrat y avait sa cour, ses flatteurs, ses obligés. Tous les superlatifs ne suffisaient pas à qualifier son action. S’est-il laissé griser ? Seules quelques voix échappées de la caste, celles de Raphaël Leroy ou de Sophie Roselli, ont permis de déterrer des faits qu’il aurait bien voulu cacher. Sans préjuger de la suite, les révélations des enquêteurs éclairent d’un jour nouveau la personnalité de Pierre Maudet. 

Le magistrat a menti au Conseil d’état, au Grand Conseil, aux citoyens, à son parti et à la presse, ce n’est pas peu! Après des mois de tergiversations, il a fini par avouer «n’avoir pas dit toute la vérité» sur son voyage dans le Golfe, pris en charge par le Cheikh Mohamed Bin Zayed Al Nahyam, prince héritier d’Abu Dhabi.  

Il n’y a donc pas curée mais effarement de chacun, devant ce qui est un incontestable gâchis. 

Un gâchis institutionnel tout d’abord, car la politique est affaire de confiance. Les magistrats genevois jurent fidélité aux valeurs de la République, sous le regard de St Pierre, cimentant ainsi le contrat social qui les unit aux électeurs. Le mensonge affaiblit ce lien. A l’étranger, c’est sous les quolibets que Nixon «the liar» a dû quitter la Maison Blanche.

Pourquoi cette faute inexplicable et ce gâchis personnel? Pourquoi avoir compromis une carrière planifiée au cordeau? Pourquoi cette course d’école dans une monarchie autocrate, gorgée de pétrodollars?  On ne sait pas tout, ni de Pierre Maudet, ni de cette affaire. Le magistrat a-t-il tiré un avantage de ce voyage? A-t-il promis une contrepartie? Y a-t-il une faille dans sa connaissance culturelle des us et coutumes de ce monde de paillettes et de courbettes, qui ne donne rien pour rien? Et si l’invitation avait un intérêt pour Genève, pourquoi n’avoir pas alerté les affaires étrangères? 

On souhaiterait que cette affaire en reste là alors que la sévérité du communiqué du ministère public laisse entendre le contraire.

Le gâchis est aussi politique car, disons-le franchement, si Pierre Maudet n’est pas un surhomme, il fait du bien à Genève et à la Suisse.

Sans lui, pas d’opération Papyrus pour des centaines de femmes de ménage ou manœuvres, philippins, kosovars, boliviens, souvent exploités et qui trouvent enfin un statut décent à Genève. Pierre Maudet a su accepter la main tendue des syndicats. La procédure est sérieuse, pragmatique et visionnaire. Elle devrait faire école en Suisse.  

On doit aussi au Radical la mise au pas de la police, ce corps constitué qui défile en moustaches et cuissettes, lorsque le pouvoir ne cède pas à ses volontés. Beaucoup avant lui s’y sont cassés les dents.

Pierre Maudet a aussi une vision pour la Genève de l’innovation et de l’e-learning. Il est rapide. Trop? Peut-être. Lorsque les grands hommes se trompent, ils font de grandes erreurs, dit son ami Guy Olivier Segond. De ce point de vue, la République peut dormir tranquille, Il n’y en aura peut-être pas d’autres de sitôt!

Le magistrat a commis une faute, dont on ne sait encore si elle est politique ou pénale. Des journalistes indépendants ont pris au sérieux leur rôle. La cote de la presse est au plus bas, mais décidément son rôle reste essentiel!

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