Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

KARLSRUHE/L'autoportrait, de Rembrandt au "selfie"

On n'est jamais assez beau. Surtout en photo. Regardez comme les gens se mettent en scène, quand ils tiennent leur appareil au bout d'une perche (un peu ridicule) à Paris, à Venise ou en montagne. Ils se veulent heureux et souriants, tout en s'intégrant au paysage monumental. Rien de moins naturel qu'un «selfie», surtout quand il est destiné à se voir diffusé! 

L'auto-représentation, puisqu'il s'agit finalement bien de ça, constitue aujourd’hui le sujet d'une magnifique exposition à la Kunsthalle de Karlsruhe, ville créée de toutes pièces au début du XVIIIe siècle. «Je suis là, De Rembrandt au selfie» connaît ici sa première étape. Il s'agit en effet d'une coproduction entre trois villes dont les collections restent mal connues hors de chez elles. La manifestation ira ensuite au Musée des beaux-arts de Lyon, puis à la National Scottish Portrait Gallery d'Edimbourg, sous une forme sans doute différente. Il y a là beaucoup de fragiles œuvres sur papier. Un an entier sur des cimaises, c'est bien trop pour elles.

Parcours thématique

Réglé en Allemagne sur un beau fond gris foncé, le parcours n'offre rien de chronologique. Il se veut thématique. L'artiste, ou aujourd'hui tout un chacun, n'entend pas toujours délivrer le même message. Je suis jeune. Je suis bien habillé. Je me déguise. Je suis avec des amis. Je joue un rôle. Je me cache, trouvez-moi donc! Il y a de tout sur les murs, même là où le visiteur ne s'y attend pas. Il a ainsi la surprise, dans une salle, de se retrouver face à des natures mortes hollandaises du XVIIe siècle. Une erreur? Pas du tout! En regardant les verres, ou les plats d'argent, il verra l'artiste se refléter en tout petit, le pinceau à la main. Sur un hanap bosselé comme un ananas, Clara Peeters a ainsi pu se montrer une vingtaine de fois au moins. Coucou, me revoilà! 

Très nombreux sont les artistes présents. Ils vont de Hyacinthe Rigaud, qui avait une haute idée de sa personne sous Louis XIV, à Ai Weiwei, toujours en représentation. Certains se font simplement plus présents que d'autres. C'est le cas de Rembrandt, qui aura revêtu toutes sortes de costumes de fantaisie pour ses toiles et ses gravures. La totalité de ces dernières se retrouve dans une pièce avec l'autoportrait peint conservé à Karlsruhe. Le reste de la salle est occupé par les photographies que Wols prenait régulièrement de lui-même pendant ses années de clandestinité, entre 1940 et 1944, et par Robert Mappelthorpe. L’écart n'est pas aussi grand qu'on pourrait l’imaginer. Wols possédait ce que les Hollandais appellent une «trogne».

Un musée à l'ancienne 

L'itinéraire commence en fait dans les salles anciennes du musée. Quoique très bombardée en 1944-1945 (le château tient de la reconstruction), la ville n'a pas perdu cet édifice, qui a résisté aux obus. Hors du temps, le décor des années 1850 sert de cadre à des vidéos d'Ulrike Rosenbach ou de Jan Fabre. Ils font ami-ami avec des romantiques germaniques ou le Lyonnais Jean-Frédéric Frenet (1816-1900), qui s'est audacieusement représenté nu. Dépouillé de lui-même. C'était peu avant qu'il n'abandonne la peinture, qui l'avait déçu, pour la photo. 

Il y a en comme de juste beaucoup de Lyonnais (et d'Ecossais) dans le parcours. L'un d'eux fait même l'affiche. C'est Louis Janmot (1814-1892), qui nous regarde fixement du haut de ses 18 ans. Le désir de transmettre son image peut aller avec celui d'envoûter. L'Allemand Anselm Feuerbach (1829-1880) jouait autant de son physique que Courbet jeune. C'est du reste à l'adolescence et à la vieillesse que les artistes interrogent le plus souvent leur apparence. La première fois avec satisfaction. La seconde non sans inquiétude.

"Selfies" sur bornes et sur écran

Et le «selfie», dans tout ça? Eh bien non seulement le public se voit invité à se prendre en photo, mais une œuvre interactive en progrès a été imaginée avec la plate-forme Flickr. Par endroits, sur des bornes ou un écran, le visiteur peut du coup assister à des défilés d'autoportraits très composés. C'est bien fait. Jamais envahissant. Il ne s’agissait pas de s'approprier une exposition, mais de la compléter. Un peu comme Tracy Enim poursuit dans une salle l’œuvre de sa consœur (et élève de Manet) Eva Gonzales. 

Avec «Hier bin ich, von Rembrandt zum selfie», la Kunsthalle de Karlsruhe (qui constitue par ailleurs un magnifique musée, hélas désert) signe une réussite de plus. En 2012, c'était «L'art de la répétition, de Dürer à Youtube». Plus récemment il y a eu la rétrospective Fragonard et l'hommage à Caroline Louise de Bade, la créatrice des collections (et élève du Genevois Liotard). Je ne découvrirai certainement pas la version d'Edimbourg. Mais je suis curieux de voir ce que fera Lyon de ces Rembrandt et de ces «selfies».

Pratique

«Ich bin hier, von Rembrandt zum Selfie», Kunsthalle, 2, Hans-Thomas Strasse, Karlsruhe, jusqu'au 31 janvier 2016. Tél. 0049 721 92 63 35, site www.kunsthalle-karlsruhe.de Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (Kunsthalle de Karlsruhe): Fragment d'un autoportrait d'Anselm Feuerbach. Un monsieur qui a beaucoup joué de son physique, et dont le musée conserve beaucoup d’œuvre, dont le gigantesque «Festin de Platon». 

Prochaine chronique le mercredi 25 novembre. Le château de Prangins abrite le «Swiss Press Photo».

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