Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

JUSTICE/La France exige d'un privé la restitution d'un bien aliéné en... 1793

Crédits: France3, Télévision

C'est une affaire bien française. Nos chers voisins adorent en matière de patrimoine les arguties juridiques. La chose n'en choque pas moins profondément le sens du droit, voire celui de la morale. Je tire l'essentiel de ce qui va suivre de l'éditorial de Guy Boyer, directeur de la rédaction, paru dans le numéro de septembre du mensuel «Connaissance des Arts», prématurément paru à la mi-août. Son texte s'intitule: «Va-t-il y avoir une affaire du pleurant?». 

L'histoire reste au départ assez simple. Une famille française, dont le nom ne se voit pas précisé, veut vendre chez Pierre Bergé & Associés, à Paris, un pleurant (le numéro 17) provenant du tombeau de Philippe le Hardi. Là, comme nous nous situons plus dans une revue d'art, quelques précisions s'imposent. Le duc de Bourgogne est mort en 1404. Deux des plus grands sculpteurs de l'époque, Claus Sluter et Claus de Werve, ont exécuté entre 1404 et 1410 son somptueux tombeau, placé dans la Chartreuse de Champmol, au portes de Dijon, dont subsistent encore aujourd'hui d'admirable éléments comme le «Puits de Moïse». Un deuxième monument s'y trouvait, conçu à son imitation. C'était la dernière demeure du duc Jean sans Peur.

Dispersion révolutionnaire 

La Révolution a passé par là. Les sculptures n'ayant pas été mutilées (fracassées serait ici exagéré) se sont vues dispersées en 1793. La plupart des 74 pleurants en comptant les deux tombeaux (entendez par là des figurines simulant un cortège funèbre), ont été vite récupérés après la tourmente. Il n'en manquait que douze. Trois ont disparu, sans doute définitivement. D'autres statuettes ont été vendues par un antiquaire bourguignon, Bertholomey. Des amateurs ont acquis comme des objets d'art ces créations mesurant environ quarante centimètres de haut. Le Moyen Age est alors devenu à la mode. Au fil du temps, quatre ont fini au Louvre et à Cluny, qui les ont restituées à Dijon à la fin des années 1940. Quatre sculptures aux cependant abouti au Musée de Cleveland avant la guerre. Il faut dire que Dijon avait refusé de les acquérir quand il en avait eu l'occasion en 1876. Trop cher, sans doute. 

Un seul pleurant d'albâtre, et je reviens à notre affaire et au mensuel, subsiste chez des privés. Français. Un Monsieur Perret l'avait reçu en cadeau de Louis-Bénigne Baudot. C'était en 1813. Il est toujours demeuré depuis dans la même famille, qui l'a plusieurs fois prêté à des expositions, sans qu'il y ait la moindre histoire. La dernière en date a eu lieu à Dijon, Paris et Cleveland en 2004. Le propriétaire d'alors est ensuite décédé. Rien non plus, sinon que ses filles durent alors payer 800 000 euros de droits de succession (nous sommes en France!), le prix ayant été calculé en fonction du marché potentiel. Marché sans doute international. Il n'y a pas eu dation comme prévu, ce qui semble étonnant. Le Musée de Dijon a refusé d'acquérir le pleurant, ce qui devient là interloquant.

Restitution exigée 

Aujourd'hui, on en arriverait donc à la vente publique, si l'Etat n'avait pas enfin réagi. En réponse à la demande de certificat d'exportation formulée par Pierre Bergé & Associés (qui peut se voir bien sûr refusée), la maison d'enchères a reçu une demande de restitution gratuite. La famille serait «détentrice précaire d'un bien relevant du domaine public», sur lequel elle avait pourtant payé des droits de succession n'ayant rien de précaire. Ne riez pas! L'imprudent marchand étranger (Mark Weiss) qui avait exposé dans un salon parisien un tableau de Nicolas Tournier disparu du Musée de Toulouse en 1818 a dû obtempérer. Sans compensation, apparemment. Il existe en effet un article du Code Civil de 1804 prévoyant l'inaliénabilité à l'article 538. 

L'affaire se retrouve bien sûr aux mains de deux avocats, interrogés par «Connaissance des Arts». Ils vont bien sûr plaider. Trois arguments. D'abord, la statuette a été détachée du tombeau dès 1793. Ensuite, l'Etat vient de s'offrir en 2016 deux pleurants du tombeaux du duc de Berry. Celui-ci a également été démembré en 1793. Il n'a pas réagi à leur réapparition, qui faisait d'ailleurs suite à celle de deux autres pleurants berrichons en 2013. Enfin, cerise sur un gâteau sentant le pourri, deux autres fragments (un dais et des pendentifs) ont été acquis de privés en 1991 et 2001 par Dijon. Ils provenaient du tombeau de Philippe le Hardi... Il sera donc question d'un arbitraire masquant une spoliation.

En guise de conclusion

Pour compléter l'affaire, à nouveau hors éditorial, je rappellerai que la France n'a pas bougé le petit doigt afin d'acheter les deux lions provenant du tombeau du roi Charles V, récemment mis en vente à Londres. Je vous en ai parlé il y a quelques mois. Et quand il dépense, c'est mal. Je viens ainsi de lire, mais c'était cette fois dans «La Tribune de l'Art», que le Musée Savoisien (fermé pour travaux) venait de se payer le diptyque peint destiné à la dévotion privée de Charlotte de Savoie, l'épouse de Louis XI. Nous restons donc au XVe siècle. Pourtant pas bien riche, l'insztution l'a acquis à Londres chez Sam Fogg pour 420 000 euros. Le tableau n'en avait obtenu que 193 033 toutes taxes comprises dans une vente publique parisienne d'octobre 2013. Il avait alors obtenu sans la moindre peine son certificat d'exportation. On rêve. Et vous me direz, après cela, que les Français forment un peuple cartésien!

Photo (France3): Les pleurants et le tombeau.

Prochaine chronique le jeudi 31 août. Le Musée Unterlinden de Colmar propose en collaboration avec Moscou un Rodchenko très complet.

 

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