Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Jongler entre l’instant et le temps long

Le temps de la politique est celui du moyen-terme, c’est-à-dire le temps d’un ou de plusieurs mandats électifs, alors que le temps des médias est celui du court-terme et du hic et nunc (« ici et maintenant »). A l’ère des tweets, il existe donc un décalage temporel, une forme de disruption, qu’un leader politique doit gérer au mieux dans sa communication. L’enjeu, pour un homme politique, est de savoir convaincre ses électeurs du bien-fondé de son programme et de son action politique.

Les hommes politiques utilisent souvent cinq techniques de persuasion : la personnalisation des interventions ; la théâtralisation de leurs activités ; l’emploi d’une nouvelle rhétorique politique (plus brève) ; la publicisation de leur intimité (« peopolisation »); et l’usage intensif des sondages (impact de leur action).

Un homme politique est un fondé de pouvoir au premier sens du terme. De par son mandat, il est pourvu du skeptron et de ce fait habilité à faire usage de la langue de l’institution, de la parole officielle et légitime. Comme l’a souligné le sociologue Pierre Bourdieu, « l’usage du langage, c’est-à-dire aussi bien la manière que la matière du discours, dépend de la position sociale du locuteur. C’est l’accès aux instruments légitimes d’expression, donc la participation à l’autorité de l’institution, qui fait tout la différence ». En effet, l’autorité du langage n’est efficace qu’à la mesure de la collaboration et de la complicité des récepteurs et des électeurs, et un homme politique vit dans une logique réflexive par rapport à son audience. Il en va d’ailleurs d’un homme politique comme d’un chef d’entreprise 

Aristote définissait déjà la rhétorique avant tout comme un moyen de persuasion. Son ABC de la rhétorique reposait sur l’Audience (le public-cible), sur la Brièveté (messages courts), et sur la Clarté (messages simples et précis). L’efficacité du discours performatif est ainsi proportionnelle à l’autorité de celui qui l’énonce.

 Le paradoxe, c’est qu’un homme politique développe son action communicationnelle sans en connaître ni l’issue ni le bilan. Par exemple, entre 1985 et 1991, lorsque le Secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev a lancé la perestroïka et a parlé de son idée de « Maison commune européenne » et de la réduction des armements conventionnels en Europe, il ne pensait sans doute pas que cela conduirait, in fine, à la chute du Mur de Berlin et à l’effondrement du communisme. Autre exemple lié: lorsque Ronald Reagan a qualifié l’URSS d’ « Empire du Mal », il ne pensait pas que ces propos allaient conduire à l’émergence d’un Gorbatchev au cœur même du pouvoir soviétique et engager un vaste chantier de réformes en profondeur du système.

La réalité sociale de la communication politique est souvent faite d’antagonismes et de luttes politiques parfois féroces. Les divergences argumentatives constituent en effet la base du débat démocratique et discursif. Si le discours didactique a un objectif pédagogique et analytique, le discours polémique vise à battre et à abattre un rival politique. La fonction du langage est ici de dominer, de lutter, de se distinguer, d’exclure, de résister et de vaincre. Dans ce cadre, il faut souvent savoir communiquer dans l’instant. Combattre un adversaire politique par le biais de la communication conflictuelle a pour objectif de l’éjecter de sa position sociale et de l’éliminer politiquement.

Comme le dit le sociologue Uli Windish, « le K.O verbal, voilà l’enjeu et la jouissance suprême des polémiqueurs. A chaque polémiqueur son langage, ses instruments langagiers, ses munitions, ses moyens de combat, son arsenal langagier, sa manière de parler haut et fort, ses exocets verbaux ». La victoire ne se fait pas aux poings, mais aux mots. L’enjeu pour un leader consiste donc à savoir jongler entre le moment et la durée, entre le temps de l’instant et le temps long, ce qui nécessite des facultés à passer sans cesse de l’un à l’autre dans un monde complexe.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."