Neaujeancharles

CO-FONDATEUR DE ICONYL SA

Jean-Charles Neau aide les dirigeants à gagner en clarté et tranquillité d'esprit dans la réalisation de leurs plans sensibles de transformation digitale, développement d'affaires, amélioration de la performance. Jean-Charles a été conseiller d'entreprise en France et en Suisse, notamment auprès d'Arthur Andersen, avant de créer des états-majors en banques privées et d'y diriger des projets sensibles lors d’intenses périodes de transition et d'incertitude. Aujourd'hui, Jean-Charles est revenu au métier du service pour continuer à enrichir et partager son expérience de l’innovation, du digital et de la conduite du changement orientée clients, notamment comme lecteur en université et mentor auprès de start-ups technologiques. Voir le site Iconyl SA

Des petits papiers du Panama à une réflexion sur une croissance durable

Dans mon dernier billet, j'ai introduit un thème qui m'est cher : Orientation Client et Orientation Produit. J’ai reçu plusieurs commentaires m’incitant à approfondir. Ce que je prévoyais de faire cette semaine.

Entretemps, patatras, un nouveau scandale. Alors qu'on était en train de tourner la page.

Difficile dans ce contexte de parler d’Orientation Client dans la Gestion de fortune sans que cela soit mal interprété.

J’avais promis, en lançant cette chronique, de ne pas donner dans la tendance des médias à l’auto-flagellation et de ne pas trop parler de régulation. Las. Comment être un contributeur d’opinions sur l’évolution de la Place Financière et ne pas même évoquer ce qui se passe depuis cette nouvelle fuite de données ?

Or, donc, nous y voilà, il faut y passer. Mais je le ferai à ma manière. En élargissant l’angle de vue et en observant les signaux faibles (pas si faibles que cela d’ailleurs, mais faiblement débattus il me semble en tout cas).

Sur "l'affaire", qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Les intermédiaires financiers sont encore montrés avec les doigts dans le pot de confiture.

Mais c'était il y a 10 ans, un siècle, une éternité. A l'image de cette courbe propre au cabinet incriminé, mais que l'on peut raisonnablement étendre à ses confrères, on a fermé depuis à tour de bras les structures mises en place pour échapper au fisc et on régularise.

 

offshore companies incorporated since 1977 by Mossack Fonseca

 

La Suisse fait un gros et rapide travail d’alignement sur les règles internationales de l’OCDE. J'espère que l'on ne trouvera pas, ou peu, de nouvelles structures à but illicite créées récemment par des acteurs Suisses. Ceci réduirait à néant tous les efforts entrepris et affaiblirait dramatiquement notre position pour obtenir l’accès aux marchés européens.

Les intermédiaires financiers ont appris. Les employés de la Place Financière suisse sont des professionnels honnêtes. Les moutons noirs, car il y en a partout, se feront rattrapés tôt ou tard. La Place financière suisse a mieux à offrir : qualité de service, stabilité du pays, diversification du risque géographique, expérience dans les marchés internationaux et dans les types d’actifs diversifiés et sophistiqués.

Donc, beaucoup de bruit pour rien, car tout cela est de l’affaire ancienne déjà réglée ?

Pas tout à fait.

Tout le monde, y compris les politiques qui aujourd’hui crient au scandale comme s'ils découvraient les offshore, connaissaient le système des sociétés-écrans. Légales pour protéger la vie privée et organiser son patrimoine. On en connaît aussi les dérives, pas juste d’un point de vue fiscal, mais aussi blanchiment d'actes criminels et financement du terrorisme.

Pourquoi ne pas avoir attaqué le sujet plus tôt ?

Il y a probablement une bonne et une moins bonne raison.

La bonne, c’est que ces structures en soi ne sont pas illégales et que les politiques font donc face au même dilemme qu’à propos des écoutes téléphoniques, entre la protection de la vie privée et le besoin de sécurité de la population. Entre l'Individu et l'État. Entre l’Individu et l’Intérêt général.

La « moins » bonne, c’est que les gouvernants, avec leurs appareils judiciaires et leurs réseaux d’influence, font partie du système qu’ils régulent. La solution au problème, si problème il y a, doit donc venir de l’extérieur.

Avec quelle intention ?

Voulait-on simplement mettre à bas Panama, comme on s'en est pris à la Suisse et au Luxembourg ? Avec les effets collatéraux sur les autres îles paradisiaques ?

Les politiques, acculés à agir, semblent maintenant se mettre en mouvement, pas parce qu’ils apprennent aujourd’hui l’existence des structures offshore, mais parce que la population l’apprend de manière exceptionnellement massive et coordonnée au niveau mondial. L'intervention extérieure au système a joué son rôle.

Y compris aux États-Unis, puisque l’administration Obama consent à regarder de plus près ce qui se passe au Delaware. L'annonce est faite au Monde par le secrétaire adjoint au Trésor trois jours avant l'éclatement des Panama Papers. Certains font actuellement beaucoup de reproches aux journalistes. Sur ce coup là, Le Monde a fait avancer le dossier des offshore américaines plus vite que n'importe qui d'autres. Les PanamaPapers pourraient bien se révéler être le coup de baguette magique qui débloquera le dossier du level playing field (mêmes règles du jeu pour tout le monde).

Y a-t-il d'autres signaux à observer ? Voici une hypothèse.

La crise de 2008 est survenue alors que l’information circule désormais à vitesse grand V de manière transparente. Des lanceurs d’alerte lâchent des infos. OffshoreLeaks, SwissLeaks, UBS Leaks en France, LuxLeaks... Sans parler de Snowden; variation sur un même thème, celui de ce qui est perçu par le lanceur d’alerte comme la défense de l'intérêt général.

Des populations inquiètes votent pour l’initiative Minder sur les rémunérations abusives, s’offusquent sur Twitter à la découverte de malversations fiscales, se mobilisent en quelques heures contre un Premier ministre islandais et le contraignent à la démission en moins de 24 heures.

On souhaite tous la croissance, une croissance durable s’entend. Le FMI a analysé dans une étude de 2015 que “increasing the income share of the poor and the middle class actually increases growth while a rising income share of the top 20 percent results in lower growth”. La très sérieuse Banque des Règlements Internationaux à Bâle (Bâle III, c’est elle) publie début mars que les politiques monétaires non conventionnelles d’après crise ont dramatiquement augmenté le niveau des dettes, notamment dans les pays émergents, conduit à une mauvaise allocation des prêts aux entreprises, affaiblit la productivité et que tout cela explique d’ailleurs les up and down des bourses et du pétrole ces dernières semaines. La BRI rapporte encore que cette « monetary policy may have added to inequality to the extent that it has boosted equity prices ».

« May have added ? ». La BRI est bien prudente derrière ses équations complexes. L’argent « gratuit ». Nous verrons bien s’il aura permis de manière durable de relancer l’économie réelle, mais il est visible que cela a dopé les marchés financiers depuis 2009.

Pour preuve, ces marchés se demandent désormais à chaque annonce de la FED dans quel sens iront les taux directeurs. Ils prennent ainsi comme une bonne nouvelle que la FED soit sceptique sur la croissance et renonce à une hausse des taux. Dans l’ancien monde, une telle nouvelle sur l’état de l’économie aurait été synonyme de chute des cours. Dans le monde actuel, les marchés respirent et repartent à la hausse. Qu’arrivera-t-il quand la FED dira que l’économie repart et qu’elle remonte les taux ?

Tout se passe comme si les marchés (la « main invisible ») avaient pris en otage les systèmes de régulation et les politiques. Le système serait-il devenu incontrôlable ? Pas le choix, il faut continuer dans cette voie et souhaiter que cela marche. Comme sur un vélo, continuer à pédaler sinon on tombe.

Pendant ce temps, les écarts se creusent. Et la marmite gronde. Et c’est pourquoi une fuite, comme celle de Panama après tant d’autres, d’abord est rendue possible, puis rencontre un tel écho : on a le mobile, les moyens et l’opportunité.

La croissance durable n’ira pas sans cohésion sociale. Les analystes du FMI cités plus haut suggèrent de miser dans les pays développés sur l’éducation et de justes impôts. Déjà les institutions, les économistes, les politiques, s’interrogent : a-t-on pris la mesure de la crise de 2008 et les mesures adéquates ? 

L’affaire médiatique Panama Papers passera ; la problématique à la base de ces fuites ressurgira ailleurs et autrement.

Jusqu’à ce que l’on respecte l’esprit d’une croissance durable.

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