Jean Charles Estoppey

MÉDECIN ET VIGNERON, MEMBRE DE TERRES DE LAVAUX À LUTRY

Après obtention d’une maturité fédérale en 1970 au gymnase de la Cité à Lausanne, Jean-Charles Estoppey obtient son diplôme de médecin à l'Université de Lausanne en 1977. Installé comme médecin de famille à Cully en 1983, il exerce désormais cette activité à 60% du temps. Depuis 1992, il a en effet partiellement repris le domaine viticole familial à Lutry, l'agrandissant progressivement, modernisant les modes de culture de la vigne, adhérant aux principes de la viticulture intégrée, élargissant l’encépagement. De 2000 à 2020, il a présidé Terres de Lavaux à Lutry, avec notamment l'instauration d’une démarche qualité très incitative pour les vignerons, des changements majeurs au niveau de l’image de l’entreprise, une stratégie axée sur la clientèle privée et la restauration, et dès 2013 la mise en pratique d’un concept de viticulture biologique adaptative, non dogmatique et évolutive en fonction des connaissances les plus récentes.

Viticulture : pourquoi 2 x NON le 13 juin 2021

Pourquoi, comme viticulteur pratiquant la viticulture biologique adaptative*, je vais voter 2 x NON aux initiatives populaires soumises au peuple suisse le 13 juin prochain.

Leurs formulations sont ambiguës et imprécises

Pour ce qui concerne les 2 initiatives « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse » et « pour une eau potable propre » : il n’y a aucune définition de ce qu’est un « pesticide ». Si on s’en tient à une définition stricte, par exemple pour la catégorie « pesticide de synthèse », tous les produits contenant du cuivre, base notamment des traitements « bio », pourraient être interdits car nécessitant obligatoirement une adaptation industrielle chimique. En effet, le cuivre, qu’on trouve effectivement dans la nature ne saurait être utilisable tel quel dans une bouillie de traitement. Aucun « pesticide » possible ? C’est une des conditions requises par la 2ème initiative pour que les agriculteurs/viticulteurs aient droit aux paiements directs octroyés par l’Etat fédéral en compensation (très partielle) des efforts écologiques obligatoires (surfaces de compensation non cultivées, bandes herbeuses en bordure des cours d’eau etc). Mais aucun pesticide, y compris pour les « bios », certifiés ou non, cela veut dire la plupart du temps peu ou pas de récolte dans les conditions climatiques de la Suisse hormis le Valais certaines années.

Leurs conséquences :

  • · Concernant la gestion de l’enherbement :

Elles imposeront des modes de cultures irréalistes, à Lavaux par exemple en interdisant tout produit, pourtant utilisé à des doses minimes et sans danger, visant à contrôler l’enherbement pour les petits talus des vignes en terrasses. Sauf à utiliser des débroussailleuses bruyantes et polluantes, blessant de surcroît les ceps. La grande majorité des vignerons, et notamment les jeunes générations font le maximum pour se passer des herbicides partout où c’est possible. Et utiliser quelques décilitres d’herbicides dans une boille à dos en ciblant les zones impossibles à atteindre autrement qu’avec ce moyen n’a rien à voir avec les épandages massifs par avion, hélicoptère ou tracteur agricole dans des grandes cultures d’OGM. Mais, comme souvent, les slogans réducteurs des activistes extrémistes ne laissent aucune place à un discours nuancé et honnêtement informatif.

  • · Leur non-prise en compte des efforts écologiques majeurs en cours dans les traitements de protection des vignes :

Depuis les années 90, les viticulteurs ont énormément fait évoluer leurs pratiques, avec des traitements de protection, dans un premier temps relevant de la production dite « intégrée », devenus ensuite souvent « bio » avec ou sans certification, ciblés en fonction de la météo et des cycles des maladies de la vigne. Mais on diabolise sans discernement tous les produits dits de synthèse, bien que certains, comme les dérivés de l’éconazole anti-oïdium par exemple soient utilisés en médecine humaine (contre les maladies fongiques également, dermatologiques et systémiques) depuis 50 ans sans aucune toxicité. Alors que le cuivre, admis par les labels « bio » à des doses élevées (4 kg de cuivre-métal/ha/année en Suisse) car seul efficace contre le mildiou dans cette pratique, est un métal lourd qui s’accumule dans les sols, les cours d’eau ou les lacs. Où est la réflexion et la logique dans cet argumentaire dogmatique anti-« produit de synthèse » ?

Il faut se souvenir que la Suisse, du point de vue climatique, est très différente du sud de la France ou de l’Espagne où il ne pleut que très rarement en été. Dans ces pays, le risque de maladies de la vigne, quasi-inexistant tant qu’il ne pleut pas, y est extrêmement réduit par rapport à nos régions, soumises aux dépressions d’ouest, y compris pendant l’été, où il y a souvent de la pluie plusieurs jours d’affilée. Et comme les traitements admis en bio sont lessivés dès 20 mm de pluie (soit un orage), il faut les renouveler après chaque épisode, ce qui conduit, outre à l’épandage de doses de cuivre importantes, à des passages répétés de tracteurs ou de chenillettes aux moteurs Diesel polluants, et qui compactent les sols de façon excessive.

De plus les délires bureaucratiques de notre office fédéral de l’agriculture mettent des bâtons dans les roues de ceux qui, comme le sous-signé et d’autres, essaient de diminuer l’utilisation de cuivre. Par exemple, l’adjonction de lait maigre aux bouillies de traitement qui permet de le réduire presque de moitié a été interdit dès la floraison sous le prétexte de la possibilité que des résidus lactiques, passant des raisins dans le vin, puissent être à l’origine de réactions allergiques chez ceux qui le sont au lait. Ce qui est complètement improbable quand on sait que les quantités de lait maigre utilisées ne représentent qu’1 ml par m2 de surface foliaire et par traitement de protection et que ceux-ci sont interdits après le 15 août soit 6 semaines avant les vendanges et qu’ils seront des lessivés par les pluies.

Préférer le pragmatisme à l’idéologie

Ces initiatives hors des réalités locales conduiront à des baisses de rendement majeures économiquement non viables et donc à une augmentation massive des importations de produits alimentaires dont la fiabilité des contrôles, y compris des certifications « bio » exotiques, est souvent pour le moins discutable.

Les approches culturales actuelles en Suisse, très soucieuses d’écologie, et soumises à des normes parmi les plus sévères au monde, ne sont que peu connues du grand public. Cette campagne est aussi l’occasion d’en informer la population. On espère ainsi éviter une véritable catastrophe qualitative et quantitative pour l’agriculture et la viticulture suisses en cas d’acceptation de ces initiatives extrêmes et trompeuses.

Jean-Charles Estoppey

Médecin de famille et vigneron

1096 Cully

* : https://www.terresdelavaux.ch/our-blog/2017/10/12/bio-ou-local-duel-au-pays-des-labels-4abjc

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