Estoppeyjeancharlesnb

MÉDECIN ET VIGNERON, PRÉSIDENT DE TERRES DE LAVAUX À LUTRY

Après obtention d’une maturité fédérale en 1970 au gymnase de la Cité à Lausanne, Jean-Charles Estoppey obtient son diplôme de médecin à l'Université de Lausanne en 1977. Installé comme médecin de famille à Cully en 1983, il exerce désormais cette activité à 60% du temps. Depuis 1992, il a en effet partiellement repris le domaine viticole familial à Lutry, l'agrandissant progressivement, modernisant les modes de culture de la vigne, adhérant aux principes de la viticulture intégrée, élargissant l’encépagement. Depuis l’année 2000, il préside Terres de Lavaux à Lutry, avec notamment l'instauration d’une démarche qualité très incitative pour les vignerons, des changements majeurs au niveau de l’image de l’entreprise, une stratégie axée sur la clientèle privée et la restauration, et dès 2013 la mise en pratique d’un concept de viticulture biologique adaptative, non dogmatique et évolutive en fonction des connaissances les plus récentes.

La culture «bio»: du bon et du moins bon

La viticulture biologique est une belle idée. Sa mise en pratique n’est pas sans poser des problèmes.

Dans un contexte mondial de prise de conscience du réchauffement climatique et de la perte de la biodiversité, l’agriculture traditionnelle intensive est soumise à de fortes pressions de changement pour aller vers une production plus respectueuse des écosystèmes. Même si les puissants lobbys de l’industrie agro-alimentaire et leurs relais politiques s’accrochent à leurs privilèges, les consommateurs des pays ayant accès à l’éducation et qui en ont les moyens financiers s’intéressent de plus en plus à des méthodes de production alternatives. La viticulture n’échappe pas à ce phénomène bien que dans la plupart des vignobles elle soit moins concernée que l’agriculture par ses caractéristiques propres. L’alternative la plus en vogue actuellement et qui va certainement se renforcer dans les prochaines années est la culture dite «biologique». 

Qu’entend-on par culture «biologique»? 

La plupart des gens pensent qu’elle consiste à laisser gambader les animaux de ferme dans les prairies, ou laisser pousser les légumes ou la vigne, sans les arroser de «pesticides». Ce terme est bien malheureux car associé au mot français «peste», maladie infectieuse responsable d’épidémies de sinistre mémoire. Or en réalité ce terme vient de l’anglais «pest» qui signifie animal, insecte ou plante nuisible, avec le suffixe «-cide» qui signifie éliminer, tuer. Cette confusion sémantique n’est pas sans importance car elle contribue à véritablement diaboliser tous les produits dont le but premier est de protéger les cultures contre les animaux, les insectes ou les plantes qui peuvent détruire les récoltes. La mauvaise réputation de ce mot a été bien sûr alimentée par les excès catastrophiques de l’industrie agro-alimentaire qui a associé ces produits à des OGM résistants à leur épandage intensif.

La recherche par les consommateurs de produits plus «naturels» est dans ce contexte bien compréhensible et même souhaitable, d’où la création de nombreux labels «bio» dont la multiplicité rend la signification de moins en moins lisible.

La culture bio, ce n’est pas simplement se passer de pesticides

C’est toute une philosophie, une approche différente qui vise à mieux respecter les équilibres naturels, des sols notamment, en retrouvant une meilleure biodiversité. Tous ceux qui comme le soussigné ont renoncé aux herbicides partout où c’est possible dans nos vignobles de Lavaux escarpés et peu mécanisables, ont remarqué avec quelle rapidité la flore naturelle retrouvait sa place et ne laissait plus d’espace pour les herbes indésirables. Autre exemple: la vie des sols s’améliore avec la présence de beaucoup plus de vers de terre qui prouvent cette activité organique retrouvée. 

Les problèmes principaux du «bio» en viticulture

Ils résident non pas dans le travail du sol, mais dans la protection de la vigne et de ses raisins contre les maladies qui la menacent. Ce sont surtout le mildiou, l’oïdium et la pourriture, toutes dues à des champignons microscopiques. Les vignerons qui y réfléchissent avec un peu de recul, sans dogmatisme, sont confrontés à de véritables dilemmes: pour la plupart des labels «bio», les seules substances autorisées pour protéger la vigne sont le cuivre, efficace contre le mildiou, et le soufre, contre l’oïdium. Le soufre, très volatile ne pose guère de problème environnemental mais le cuivre… C’est un métal lourd que les labels «bio» permettent d’utiliser jusqu’à 4 kg/hectare de cuivre-métal par année. Et là on peut légitimement se poser la question de l’impact écologique de telles quantités de cette substance qui reste dans le sol ou finit dans les lacs ou les cours d’eau. D’où la recherche d’autres solutions pour protéger la vigne, en utilisant des préparations de cuivre à beaucoup plus faible dose grâce à l’adjonction de lait maigre qui en améliore nettement l’efficacité. Et/ou l’utilisation d’autres substances comme des extraits d’algues ou d’autres stimulants de l’immunité. Certains qui croient à l’astrologie et à des théories cosmiques et occultistes sans fondement scientifique prouvé (biodynamie) y adjoignent aussi des tisanes et d’autres substances censées améliorer la santé de la vigne. 

Un autre aspect controversé de la culture «bio» est la multiplicité des traitements de protection par rapport par exemple à la culture dite raisonnée. Ceci est dû au fait que les produits «bio» sont dits de contact, et donc lessivés par les pluies, ce qui nécessite de les renouveler fréquemment, dès qu’il y a eu 20mm de pluie. Or les traitements de protection sont appliqués soit à l’aide de tracteurs ou de chenillettes, qui polluent forcément et compactent les sols, soit à l’aide d’atomiseurs à dos, équipés de moteurs 2 temps, très bruyants de surcroit et épuisants pour le personnel.

Quel est donc le bilan final du point de vue écologique ? Utilisation massive souvent d’un métal lourd, traitements fréquents, polluants et bruyants versus utilisation de produits de synthèse, dont plusieurs sont utilisés depuis des décennies en médecine humaine sans effets secondaires comme les dérivés de l’éconazole ?

De plus en plus de vignerons se posent vraiment la question et surtout essaient de trouver des solutions meilleures que celles à disposition à ce jour. 

Le climat en Suisse n’est pas celui des pays du Sud.

Dans les vignobles suisses, sauf pour le Valais, nous devons composer avec un climat beaucoup plus humide que dans la plupart des grands vignobles mondiaux, ou la sécheresse diminue énormément le risque de maladies de la vigne… au prix souvent d’installations d’arrosage au jet ou goutte-à-goutte dont on devine l’impact écologique. Bref rien n’est simple ni anodin et de nombreuses questions se posent encore pour lesquelles il faut laisser un peu de temps aux vignerons pour inventer de nouvelles approches qui répondent aux défis légitimes de notre époque.

La viticulture biologique adaptative

Le choix stratégique d’une viticulture biologique que j’ai appelée «adaptative», c’est-à-dire qui fait au mieux en fonction des exigences climatiques variables et de la situation géographique, sans dogmatisme, pourrait être une solution pragmatique et évolutive pour l’avenir du vin suisse en particulier. Cette démarche, qui ne rentre pas dans le cadre ultra-rigide des labels dits «bio» doit être expliquée de façon honnête et transparente avec ses implications tant sur le plan de la charge de travail qu’en termes de coûts de production. Ainsi le lien de confiance entre le consommateur et le vigneron sera préservé et même amplifié par la reconnaissance de ces efforts écologiques majeurs. 

Dr Jean-Charles Estoppey

Médecin de famille et vigneron

Président de Terres de Lavaux à Lutry

www.terresdelavaux.ch

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."