Peitrequin Herve

SPÉCIALISTE EN MARKETING DIGITAL

Hervé Peitrequin est marketeur et manager en communication, spécialisé dans les stratégies digitales pour les entreprises. Il porte un regard empirique et critique sur le marketing d'aujourd'hui. Egalement passionné par le futur du monde du travail et des nouvelles formes d'organisation, il intègre souvent ces concepts dans ses réflexions.

Il est actuellement Head of Digital chez Staff Finder, la première plateforme web de travail Just-in-Time et exerce en temps que consultant marketing indépendant pour diverses entreprises en Suisse et à l'international.

Il a également travaillé pour L'Oréal, Bulgari ou pour Swisscom où il a lancé la nouvelle marque communautaire et jeune, Wingo. Il a vécu plusieurs années entre Berlin, San Francisco et Oxford. Il a un master en business de l'ESCP de Paris, ainsi qu'une licence en Relations Internationales de l'Université de Genève. Il vit actuellement à Lausanne.

Je me suis fait troller - La culture de la haine sur le web

Internet Trolls - Image by Retinaa ©

Internet Trolls - Image by Retinaa © 

Dans mon dernier billet, j’ai rendu compte de l’influence des algorithmes sur l’émergence de fausses nouvelles dans nos flux réseaux sociauxSi les retours ont pour la plupart été positifs, je me suis également fait troller, verbe qui n’existe pas encore en français, mais qui risque fort de bientôt faire son apparition dans le Petit Robert si on continue dans cette direction. Alors, c’est quoi se faire troller ? Et surtout est-ce que ça profite à d’autres qu’au troll lui-même ?

Exprimer son opinion et se faire traiter «d’insecte complotiste»

Pour situer les événements, le matin après la publication de mon article, je reçois un message d’une amie me disant d’aller voir un commentaire d’un certain « New Nehandertal ». Ce message me décrivait comme un « envoyé par des puissances externes pour déstabiliser la Suisse ». Ringier était « complice de cette conspiration ». Le message était complété par quelques sobriquets tels que « vermine », « insecte » ou autres douceurs nauséabondes qui rendent les matins joyeux. La rédaction de Bilan a effacé ce message ainsi que ma réponse, tout en me signalant l’augmentation de ce type de comportement. Ce phénomène n’est pas propre à Bilan et touche les médias en général.

Des messages pro-Kremlin hors contexte

Ce message a entre-temps été complété par d’autres, peut-être moins virulents, mais avec un point commun troublant : ils prenaient tous de façon étrange position pour la Russie de Poutine en faisant souvent référence à la crise ukrainienne. Cette prise de position forte détonnait avec l’absence de mention de la Russie dans mon article. Pourquoi des partisans pro-Poutine donneraient leur avis sur des thèmes qui, a priori, ne les regardent pas directement ?

Des attaques personnelles à l’usurpation d’identité

Garder profil bas et ne pas attiser le feu semblait la meilleure solution... jusqu’à ce que le phénomène me rattrape de façon plutôt perturbante. Les trolls sont passés au niveau d’attaque supérieure en hackant mon compte Facebook. En trouvant mon mot de passe, ils ont usurpé mon identité pour s’adresser directement à la marque Longines. Un seul message est parti à ma connaissance pour ce qui devait servir d’avertissement.

Conversation Facebook avec Longine

Règle principale, ne pas nourrir les trolls

Alors évidemment, à mon niveau ça n’intéresse sans doute que moi, mais c’est également la preuve que n’importe qui peut se faire troller. Cette culture de la haine est en train de prendre le dessus sur l’internet idéaliste des débuts. Face à ces attaques, je pouvais me taire et jouer le jeu des trolls (« do not feed the troll »), ou réagir et jouer également leur jeu, en leur donnant une visibilité qu’ils ne méritent pas. J’ai choisi la moins pire.

 

4 choses à savoir sur les trolls

1. Qu’est-ce qu’un troll ?

Définition: «Le terme troll désigne, dans le jargon de l'internet, un personnage malfaisant dont le but premier est de perturber le fonctionnement des forums de discussion en multipliant les messages sans intérêt (ou, plus subtilement, en provoquant leur multiplication).»

Selon Rue89 : Joel Stein cite une étude du journal de psychologie américain « Personality and Individual Differences » [PDF], menée en 2014 : 5% des internautes se définissant comme des trolls ont plus tendance à revêtir des traits de personnalité comme le narcissisme, la psychopathie, le machiavélisme et le sadisme. « Mais peut être qu’ils sont à l’origine d’un petit pourcentage seulement du trolling », relativise le journaliste.

Une ex-employée du site communautaire Reddit, Jessica Moreno, tord le cliché « dépassé » du troll dans sa cave en train de manger des paquets de Doritos. « Les trolls peuvent être docteurs, avocats, orateurs, ou des instituteurs de maternelle. Ils peuvent faire de jolis cadeaux et être des personnes normales. »

Et c’est bien là le problème. On aimerait bien pouvoir les pointer du doigt et dire « ce sont eux », mais voilà, les trolls, c’est ce que « nous » sommes devenus. Nous, ou du moins une minorité de mécontents qui bénéficient avec internet d’un outil ultra-puissant pour exprimer leurs frustrations.

Les trolls sont les symptômes de ce que nous sommes comme société et la recrudescence de leurs attaques est peut-être à voir comme un présage.

 

2. Pourquoi le troll trolle-t-il ?

Difficile de trouver des motivations communes aux trolls. Le but peut être personnel, comme il peut être politique. Dans cette conférence TED, Steph Guthrie, qui a été victime de harcèlement en ligne, explique que les Troll sont encouragés par ces caractéristiques de la communication sur le web :

  • Distance sociale. Sans être en face de la personne, on peut tout se permettre.
  • Performance et visibilité. Car le but est de susciter des réactions. Une grande partie des trolls sont des hommes, mais pas tous.
  • Aucune conséquence directe. Il est rare que les trolls soient sanctionnés.

 

 

3. Quelle forme le trolling peut-il prendre? 

Entre la drama queen, le Calimero, le Droopy, etc.. les différents types de trolls sont bien expliqués dans cet article du Temps.

Il y a bien sûr les trolls dont le seul but est l’attaque personnelle qui vise à discréditer, calomnier, faire taire une personne en particulier. Citons les harcèlements de femmes dans le domaine des jeux vidéos comme celui qu’a dû subir Elisabeth Sampat.

Le troll décomplexé – ou la revanche du complexé

Ce qui m’intéresse dans cet article, ce sont plutôt les trolls qui ont un dessein supérieur, par exemple le troll politique, qu’il soit dissimulé ou décomplexé. Dans la catégorie décomplexée, un très bon exemple est Milo Yiannopoulos. Ce journaliste du site Breitbart se décrit lui-même comme un « super méchant » du web ou un « agent du chaos ». Le Monde résume bien :

« En ligne, l’éditorialiste de 31 ans du site conservateur Breitbart est le genre de troll exaspérant qui, par exemple, déclare son anniversaire "journée mondiale du patriarcat", suggère que Donald Trump est "plus noir" que Barack Obama, ou, bien qu’il soit lui-même gay, affirme que les droits des gays "nous ont rendus plus idiots". […] Mais dans la vraie vie – en dépit de tout ceci, ou, peut-être, à cause de tout ceci –, Yiannopoulos est, de manière désarmante, très agréable. »

La visibilité dans les médias, le fait de pouvoir dire ouvertement qu’on est raciste, antisémite, homophobe (tout en étant gay) a libéré des centaines de trolls. On ose de plus en plus afficher sa haine au grand jour et pointer du doigt les autres comme la cause de ses malheurs.

Le troll caché pour mieux agir

Dans le style plus dissimulé, les trolls pro-Poutine sont eux plus organisés et dirigés directement par le pouvoir russe. Cette enquête du New York Times révèle comment le pouvoir Russe a mis en place une campagne constante de désinformation (un nouveau terme a même été inventé, la dezinformatsiya) organisée. 

On pourrait penser que ces campagnes ont comme but direct d’apporter un soutien à Poutine et ses projets, mais cela est plus complexe:

« A quoi sert ce trollage à grande échelle ? A gagner des supporters à Poutine ? Pas vraiment, explique le journaliste du New York Times. Le but n’est pas de convaincre, mais d’entretenir un climat délétère et flou sur la Toile, prompt à décourager les nouveaux venus et les curieux :

« Internet reste le seul médium où l’opposition peut encore se faire entendre. Mais aujourd’hui, son message est noyé au milieu des ordures des trolls, et les lecteurs finiront peut-être par renoncer avant même qu’ils aient pu l’entendre. [...]

La guerre d’information que mène la Russie est certainement la plus grosse opération de trolling de l’histoire. Elle vise rien de moins que l’utilité d’Internet comme espace démocratique. »

 

Internet Trolls - Image by Retinaa © 

4. Le trolling pour reprendre le contrôle du web

La Russie n’est pas la seule à utiliser le trolling comme système de déstabilisation de l’espace démocratique. La Chine, La Grand Bretagne, l’Inde ou Israel le font également pour défendre leurs intérêts. 

Il semble que le web idéaliste des débuts est en train de disparaître. Le web du Cluetrain Manifesto (Manfieste des évidences) de 1999 dans lequel les individus influencent directement les pouvoirs politiques et/ou les entreprises en s’organisant et en se réunissant autour d’intérêts communs. Ce web est de plus en plus plongé volontairement dans le chaos à nos dépens. Et il y a très peu de chance pour que ce chaos profite à notre démocratie ou à nos libertés individuelles.

Manipuler les médias (sociaux ou non) est devenu monnaie courante pour certains gouvernements. À nous de réagir en apprenant à déchiffrer le vrai du faux, en éduquant ceux qui en ont besoin et en dénonçant ces attaques contre ce qui nous est cher.

 

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